Faidherbe ou la fascination du bourreau (Par Boubacar Boris Diop)

Nous sommes des milliers à passer, chaque jour que Dieu fait, devant le Théâtre National Daniel Sorano. Que savons-nous de son parrain qui fut, semble-t-il, un grand acteur français ? La réponse à cette question est aussi simple que troublante : nous ne savons rien de ce monsieur Sorano. À part un insignifiant hasard biographique – son père a été greffier à Dakar au début du siècle dernier – rien ne le rattache à notre pays. De son riche répertoire, pas une pièce ne concerne, même de loin, l’Afrique ou encore moins le Sénégal où il n’a du reste jamais mis les pieds.
On pourrait en dire presque autant du philosophe Gaston Berger dont une de nos meilleures universités porte le nom. « L’inventeur de la prospective » – comme Senghor aimait, curieusement, s’en vanter à tout bout de champ – né à Saint-Louis, petit-fils de Fatou Diagne, a toutefois quitté le Sénégal dès sa plus tendre enfance et, que l’on sache, n’y est jamais revenu.
Que l’histoire humaine soit avant tout ce qui en subsiste au fil des âges dans l’esprit des vivants, chacun en est bien conscient. Mais quoi de plus absurde qu’une mémoire historique tournant à vide ? On ne peut sommer un peuple de cultiver le souvenir de personnalités auxquelles rien ne le relie et qui n’ont eu aucun impact sur sa destinée. C’est pourtant, à en juger par ces deux exemples, ce à quoi nous conviait Senghor. Il aurait pu tout aussi bien, sous le même prétexte chic et tellement irritant – »métissage culturel », « civilisation de l’universel » – appeler ce théâtre « Alexandre Pouchkine » ou « Alexandre Dumas ».
Le plus remarquable toutefois, à mon humble avis, c’est qu’une situation aussi cocasse ne nous ait jamais fait ni chaud ni froid. En son temps, personne n’a cru devoir souffler avec déférence à l’oreille du président-poète : « Pourquoi pas Cheik Aliou Ndao, Aimé Césaire, Douta Seck ou Doura Mané ? » entre autres figures théâtrales majeures. Il se pourrait bien qu’au fond, nous nous en moquions complètement de ces noms au fronton des édifices publics. Peut-être aussi préférons-nous éviter toute confrontation avec notre véritable passé, si compliqué voire embarrassant à bien des égards, comme nous l’a délicatement rappelé Fadel Dia dans Sud Quotidien.
Que l’on me permette de donner un autre exemple de ce désir d’amnésie qui doit avoir des racines très profondes. À la fin du mois d’octobre 1986, le président Abdou Diouf et son ministre de la Culture, Makhily Gassama, ont fait construire le mausolée de Lat-Dior sur l’ultime champ de bataille de notre héros national. Avant cette louable initiative, Dékheulé et son fameux puits étaient complètement à l’abandon, comme j’avais eu l’occasion de m’en rendre compte moi-même avec stupéfaction. Eh bien, en fin 2017 un article du journal Le quotidien nous apprenait que trente ans après, le lieu était redevenu encore plus misérable qu’avant. Venant d’un peuple si prompt à exalter ses valeureux ancêtres, de telles attitudes incitent à parler, au moins, de schizophrénie. On n’a d’ailleurs pas assez relevé que de Lat-Dior lui-même à Aline Sitoé Diatta en passant par Alboury Ndiaye, Cheikh Omar Foutiyou Tall, Sidiya Ndaté Yalla Diop et d’autres encore, l’épopée de nos figures héroïques se conclut presque toujours par la disparition pure et simple de leur corps et souvent loin de leur patrie. Tombouctou. Dosso au Niger. Les falaises de Bandiagara. La forêt gabonaise de Nengue-Nengue. Ce sont là quelques-unes des terres lointaines où se sont perdues leurs traces. Pour toujours ? On espère bien que non.
Au final, seule une certaine désinvolture mémorielle peut expliquer qu’il n’y ait pas depuis 1960 une imposante statue – qui aurait pu être, quoi qu’on pense de lui par ailleurs, celle de Senghor – symbolisant notre accession à la souveraineté internationale. Le monument de la Renaissance ? Ses géants mal dégrossis ne daignent même pas nous regarder dans les yeux. On les dit occupés à scruter le soleil. Grand bien leur fasse. Eussent-ils été des éléphants ou des cachalots qu’ils ne nous parleraient pas davantage.
Ces réflexions m’ont été inspirées par la polémique en cours à propos d’un certain Louis-Léon César Faidherbe. À ce général français quasi caricatural – moustache fournie, binocles, menton volontaire, uniforme flamboyant – le Sénégal a déclaré sa flamme de mille et une manières. En plus de la statue et de la place qui sont aujourd’hui au centre de toutes les controverses, une avenue, un hôtel, des rues et, last but not least, le pont de Saint-Louis, lui ont été dédiés. Ce n’est pas tout, puisqu’à Dakar une autre de ses statues a trôné jusqu’en août 1983 en face du Palais de la République, dans la cour de l’actuelle Maison militaire.
L’homme ainsi glorifié a massacré, pillé, violé, incendié des bourgades et écrasé en toutes circonstances notre peuple de son mépris raciste. Le Professeur Iba Der Thiam a résumé avec sobriété ses sanglants exploits : « En huit mois, dit-il, Faidherbe a tué 20 000 Sénégalais. » Et c’est là une évaluation à minima. Tous ces crimes sont bien documentés et personne à ce jour n’a osé les mettre en doute. Soit dit sans passion, c’est se rouler dans la fange que de chercher la moindre excuse à un conquérant aussi brutal. Lors du siège de Fatick, le guerrier, comme enivré par sa propre cruauté, lâcha dans un petit moment d’abandon philosophique : « Ces gens-là, on les tue, on ne les déshonore pas ! » Très sympa, ce compliment, à l’instant même où il taillait en pièces les nôtres. Mais voilà : Senghor a tellement adoré ce propos condescendant qu’il l’a repris dans un somptueux poème de Chants d’ombre avant d’en faire la devise de l’armée nationale, pourtant une des institutions les plus respectées de ce pays. Il est temps de s’interroger sur cette humiliante anomalie.
Comment en sommes-nous arrivés là ?
Ma génération et celles qui l’ont précédée ne sont pas exemptes de reproches. Nous les aînés, avons fauté et c’est pourquoi la campagne Faidherbe doit tomber, initiée par des jeunes, ne peut que nous interpeller. On est bien obligé d’admettre que les symboles de la colonisation nous encerclent depuis soixante ans et que, pour être franc, ils n’ont jamais dérangé grand monde. J’avouerai moi-même sans façons n’avoir pas été épargné par une aussi étrange indifférence. Au plus fort de cette querelle sur la statue de Faidherbe, j’ai trouvé fascinant ce vide émotionnel, ce flottement mental qui empêche la victime de sentir les fers à ses pieds s’il ne l’amène à en aimer la musique… Pointer du doigt cette sorte de folie douce, ce n’est pas jeter la première pierre à qui que ce soit. Je sais bien que je suis mal placé pour sonner, avec des hurlements patriotiques, la charge contre une malheureuse statue. Après tout, malgré plusieurs années passées à Saint-Louis, je n’en avais jamais relevé l’incongruité ni peut-être même l’existence. À ma connaissance, à part Sembène, auteur en 1978 d’une lettre incendiaire à Senghor, personne n’avait protesté contre la statue de Faidherbe avant la présente campagne. Et Dieu sait si des milliers de rebelles en ont eu l’opportunité à Saint-Louis la turbulente ! Ndar-Géej en a vu défiler, des femmes et des hommes de refus qui avaient toutes les raisons de tenter un petit coup d’éclat contre cet oppresseur étranger continuant à crier victoire d’outre-tombe. Si tant d’ennemis de l’ordre colonial ou néo-colonial sont quotidiennement passés à côté de ce cri de révolte-là, c’était sans doute moins par mollesse idéologique que du fait d’une distraction bien compréhensible.
Le fait est qu’à force de se fondre dans le paysage, le monument érigé en 1886 par des négociants français, avait fini par devenir invisible. Et contrairement à ce qu’on pourrait croire, il ne paie pas vraiment de mine. Nous ne sommes pas en train de parler ici d’une sculpture géante plantée au cœur de la ville et la narguant du haut d’on ne sait quelle glorieuse épopée coloniale. Sans être évidemment un petit machin de rien du tout, la statue de Faidherbe n’est même pas, pour le dire ainsi, à la hauteur de sa mauvaise réputation. La place qui l’abrite est excentrée et exiguë et l’œuvre elle-même, quoi qu’à l’air libre, donne l’impression d’y être à l’étroit ou même au rebut. Il est dès lors normal qu’en un siècle et demi l’image, délestée de toute charge politique, ait fini par tirer sa seule légitimité d’une forme de droit du premier occupant du sol. Le monument est juste là, prisonnier du passé, si peu en résonance avec la vie des gens qu’il en devient irréel. Comment pourrait-il déranger ? Mais aussi comment se résigner à ce qu’il ne soit plus là ? Tel est sans doute le dilemme des habitants de la ville. Pas de tous ses habitants, j’imagine, puisqu’on peut être, me semble-t-il, Saint-Louisien, natif de Saint-Louis, sans être Doomu-Ndar. C’est de ces derniers qu’il est question ici. Il se pourrait qu’ils soient moins hantés par l’effacement de la figure de Faidherbe – à laquelle ils ont rarement prêté attention – que par le trou qu’une telle opération risque de creuser dans leur mémoire. Mais il y a tout lieu de craindre qu’il ne leur restera plus sous peu que leurs yeux pour pleurer : si jamais une statue a été à l’article de la mort, c’est bien celle-là. Son sort semble en effet définitivement scellé depuis le matin de 2017 où le vent est entré dans la danse, prenant sur lui de l’arracher et de la jeter par terre. Simple caprice de la météo ? Cela est possible mais on aura bien du mal à expliquer aux sceptiques pourquoi le vent a choisi de frapper à l’aube du 5 septembre, jour anniversaire de la condamnation, dans le palais situé juste en face, de Cheikh Ahmadou Bamba à sept longues années d’exil au Gabon…
Quoi qu’il en soit, cet orage nocturne a donné des idées à de jeunes activistes qui ont créé il y a trois ans le collectif Faidherbe doit tomber.. Surfant fort à propos sur la vague du Black Lives Matter, ses initiateurs, parmi lesquels Khadim Ndiaye, Pape Alioune Dieng, Thierno Dicko et Daouda Guèye, ont réussi à changer la donne du tout au tout. Ils sont jeunes et cela est bien normal, car en dépit des apparences ce qui se joue a plus à voir avec le futur qu’avec le passé comme en témoigne l’appel que leur a lancé Pierre Sané. En fait, leur action a consisté à retenir par la manche des passants au bord des routes – et sur les autoroutes de l’information ! – pour leur dire : « Regardez bien le Toubab sur cette statue avec l’infâme mention ‘‘Le Sénégal reconnaissant ! » et à leur demander, après le récit des atrocités commises par le soudard : « Est-il normal que nous fassions de notre bourreau un héros ? » Bien sûr que c’est un scandale, une honte, la preuve d’un inquiétant mépris de soi-même. Voilà ce que presque tout le monde a toujours pensé sans juste trouver le temps de s’y arrêter. À présent, les mots n’en finissent pas de donner corps à cette colère longtemps endormie, inconsciente d’elle-même. Et ces mots cristallisant désormais toutes les passions sur Faidherbe sont la pire chose qui pouvait lui arriver. Ses victimes vont le réveiller d’entre les morts pour bien s’assurer que son deuxième trépas sera, si on ose dire, le bon. Au bout du compte, il est tout simplement devenu impossible de passer devant le monument dédié à Faidherbe sans s’interroger sur sa présence à cet endroit précis. Et rien que cela est une victoire des militants du collectif. Je ne sais si les partisans du maintien de la statue constituent ou non la majorité à Saint-Louis mais cela n’a plus grande importance. Faidherbe est en train de mourir de sa belle mort et chaque mot proféré dans cette dispute – peu importe si c’est pour ou contre lui – est un clou de plus à son cercueil. Mon ami Louis Camara a déclaré l’autre soir sur une télévision : « Si la statue de Faidherbe disparaît, j’éprouverai peut-être un peu de nostalgie mais en aucun cas du regret ». C’est à la fois courageux et d’un raffinement tout saint-louisien mais j’ai cru aussi entendre des paroles d’adieu…
Il est du reste essentiel de savoir qu’au moment où la polémique bat son plein, Faidherbe repose en paix dans une petite pièce du Centre de Recherche et de Documentation de Saint-Louis. Le débat porte donc sur un monument « décapité » pour cause de travaux sur la place. D’après les officiels, la statue devrait être remise sur son piédestal entre janvier et mars 2021. La situation ainsi créée est pour le moins insolite et on a bien du mal à savoir quoi en penser. Il n’est même pas exclu que ce soit pour le gouvernement une façon de se débarrasser en douce du problème, à la sénégalaise en quelque sorte. Mais quelles qu’aient été ses intentions, il aura seulement réussi à faire marquer de nouveaux points aux adversaires de l’ancien Gouverneur. Ce n’était en effet pas pour eux une mince affaire que de se battre pour faire déboulonner Faidherbe. À present, il leur suffira de rester mobilisés pour qu’il ne soit pas reboulonné. C’est là une tâche infiniment plus aisée depuis que le meurtre de George Floyd fait braquer les projecteurs du monde entier sur tous les symboles de « la férocité blanche » – pour parler comme Amelia Plumelle-Uribe – à l’égard des autres races humaines. Même pendant la lutte pour les droits civiques aux Etats-Unis et celle contre l’apartheid, l’anti-kémitisme n’avait pas fait l’objet d’une réprobation aussi universelle. On ne voit pas comment le pouvoir de Macky Sall pourrait ne pas en tenir compte. Reboulonner Faidherbe par peur de fâcher Paris serait, dans le contexte actuel, un aveu si spectaculaire de larbinisme que personne n’en croirait ses yeux. Cela ferait assurément rire toute la planète à nos dépens, surtout au moment où les Français eux-mêmes commencent à en avoir assez du personnage. Et les autorités de notre pays ne pourront pas non plus se tirer d’embarras en escamotant la statue pour ensuite faire comme si elle n’a jamais existé. Malheureusement pour elles, tant que la place ne sera pas débaptisée, le problème – leur problème – restera entier.
L’histoire est d’ailleurs en train de s’accélérer et certains signes ne trompent pas : il est surtout question désormais de savoir par qui remplacer Faidherbe. Deux personnalités politiques de premier plan, Mary Teuw Niane, ancien ministre de l’Enseignement supérieur et Aminata Touré, ex-Premier ministre et actuelle présidente du Conseil Économique, Social et Environnemental, ont clairement pris position contre cet insultant vestige de l’époque coloniale. Un autre ancien ministre, de l’Education nationale cette fois-ci, le Professeur Iba Der Thiam, avait ouvert la voie en 1984, en donnant au lycée Faidherbe le nom de Cheikh Omar Foutiyou Tall. Soit dit au passage, c’est aussi grâce à Iba Der Thiam qu’à Kaolack, la même année, le lycée Gaston Berger – comme on se retrouve ! – est devenu Valdiodio Ndiaye. Le célèbre pont de Saint-Louis et une grande avenue dakaroise attendent leur tour d’être renommés. Tout cela peut donner l’impression d’un acharnement contre cet administrateur colonial. Il n’en est rien. Des toubabs comme lui, le Sénégal en a vu passer beaucoup mais aucun d’eux ne reste aussi envahissant tant d’années après sa mort. Ceux qui le défendent, d’ailleurs non sans gêne, on l’a bien remarqué, devraient s’interroger sur l’hyper-célébration d’un tel individu. Sembène avait bien raison d’apostropher en termes assez rudes le président de l’époque :  » Notre pays n’a-t-il pas donné des femmes et des hommes qui méritent l’honneur d’occuper les frontons de nos lycées, collèges, théâtres, universités, rues et avenues ? » C’est une excellente question. Même si la réponse semble couler de source, il faut aussi se demander, en toute honnêteté, pourquoi presque un demi-siècle plus tard, elle reste d’actualité.
S’il est une leçon à retenir de l’histoire des relations entre les nations, c’est qu’un peuple conquis ne guérit jamais tout à fait des blessures de la défaite. En somme, il n’y a rien de nouveau sous le soleil et les Africains ne sont pas les seuls à qui la petite Europe a imposé au cours des siècles sa volonté de puissance. Partout l’Europe a d’abord détruit des royaumes par le fer et par le feu avant de s’ingénier à pétrir longuement, lentement, presque avec tendresse, tel un potier sa glaise, la cervelle des élites. D’avoir ainsi fragilisés les humains et leurs Dieux lui a permis de bouleverser à son avantage la production économique et les rapports sociaux.
Dans l’histoire du Sénégal, il existe un véritable cas d’école de ce processus de fabrication du fantoche par le maître venu de l’autre bout du monde. Je fais allusion ici à la tentative – heureusement avortée – de Faidherbe de faire de Sidiya Diop, prince héritier du Walo, un Brack blanc à la peau noire. L’histoire, pourtant avérée mis à part certains points de détail, est difficile à croire. Il est encore plus incroyable que si peu de Sénégalais la connaissent.
Destiné à régner sur le Walo, Sidiya Diop était le fils de la Reine Ndaté Yalla Mbodj, dont notre peuple chérit tant la mémoire. Aminata Touré a d’ailleurs récemment proposé que la place Faidherbe porte désormais son nom. Sidiya avait à peine dix ans quand il fut envoyé de force à l’Ecole des Otages de Saint-Louis. Frappé par sa vivacité d’esprit et sa précocité, Faidherbe entreprit, avec sa détermination habituelle, de faire du futur souverain un étranger parmi ses sujets, un être humain totalement différent de celui qu’il était à sa naissance. Si on l’appelle encore aujourd’hui Sidiya Léon Diop, c’est parce que Faidherbe avait ajouté son propre prénom à celui de l’adolescent lors de son baptême chrétien. C’était, littéralement, une entreprise de dévoration de l’âme du jeune homme. À l’école française, Sidiya Léon Diop se montre si brillant que Faidherbe n’hésite pas à l’inscrire au « Lycée Impérial » d’Alger. Mais la ville ne plaît pas à Sidiya et au bout de deux ans son puissant protecteur le fait revenir à Saint-Louis où il complète sa formation dans un établissement tenu par des religieux. Bien né, bon catholique, d’une intelligence supérieure, chouchouté par les colons et, dit-on, féru de stratégie militaire, Sidiya Léon Diop avait tout lieu d’être content de son sort. Croquant la vie à belles dents, il était tout à fait à l’aise dans les costumes, les manières, la nourriture et la langue des toubabs. Inutile de préciser que, formaté pour mépriser les siens, il ne s’en priva pas.
Il en fut ainsi jusqu’au jour où, lors d’un rassemblement public à Mbilor, le griot Madiartel Ngoné Mbaye refusa de chanter, comme il se devait, les louanges de Sidiya Léon Diop. Lorsque ce dernier voulut savoir pourquoi il se comportait ainsi, le griot lui répondit ceci : « Sidiya, je ne peux plus te chanter car je ne te reconnais plus, tu n’es pas habillé comme nous, tu n’agis pas comme nous et personne au Walo ne comprend les mots qui sortent de ta bouche ! » Sans doute le Prince héritier du Walo se sentait-il déjà mal dans sa peau, car il reconnut sur-le-champ s’être fourvoyé et entama sa seconde métamorphose allant, dit-on, jusqu’à ne plus proférer un seul mot de français. Il renoua aussi avec la religion de ses ancêtres, se débarrassa du « ‘Léon » dont son mentor l’avait affublé et redevint Sidiya Ndaté Yalla Diop.
Pour Faidherbe qui s’était senti poignardé dans le dos, le revirement de son « fils » valait déclaration de guerre. Et celle-ci eut lieu mais plus tard. Sidiya Ndaté Yalla finit par prendre les armes contre les successeurs de Faidherbe et leur imposa par ses succès militaires d’importantes concessions. Fait prisonnier à Bangoye, exilé dans la forêt de Nengue-Nengue au Gabon, Sidiya y devint si populaire parmi les colons de l’époque que ceux-ci décidèrent de le faire rentrer au Sénégal à l’insu de l’administration française. Lorsque le Colonel Brière de Lisle apprit que le bateau le transportant avait accosté au port de Dakar, il monta à bord et lui fit savoir qu’il serait abattu à la seconde même où il en sortirait. Le même bateau le ramena au Gabon. Sidiya Ndaté Yalla Diop, qui n’avait pas encore trente ans, réalisa alors qu’il ne reverrait plus jamais sa terre natale. Une nuit de juin 1878, il se tira une balle en plein cœur.
Il est facile de comprendre à partir de ces faits historiques pourquoi Sidiya Ndaté Yalla Diop aurait dû être au centre de l’actuelle controverse. En raison même de sa relation personnelle avec Faidherbe, tout ce qui se dit et s’écrit en ce moment évoque, en creux, le destin tragique et singulier de Sidiya. Or, tout se passe depuis un siècle et demi comme s’il n’a jamais été de ce monde. Il se pourrait que sa mémoire se perpétue d’une façon ou d’une autre au Walo mais ce serait bien l’exception. Sa volte-face de Mbilor n’était pourtant pas anodine car on peut penser, avec le recul, qu’elle a modifié en profondeur le cours de notre histoire politique. Tout porte en effet à croire que Faidherbe le préparait à la magistrature suprême, comme on dit aujourd’hui. Sous-lieutenant de l’armée française à seulement vingt ans et doué pour l’art de la guerre, il aurait pu devenir le premier Général ou même le premier Gouverneur noir de l’Empire colonial français. S’il en avait été ainsi, il serait aujourd’hui la référence absolue de notre pays toujours si prompt à se pâmer devant tout compatriote ayant réussi à être « le-premier-quelque-chose-noir.” Qu’il s’agisse de Blaise Diagne, de Léopold Sédar Senghor ou de Lamine Guèye, les exemples ne manquent pas chez nous de grosses carrières politiques bâties sur ce genre de malentendu. En tout état de cause, il est quasi certain que si Faidherbe était arrivé à ses fins avec Sidiya, le Sénégal aurait à l’heure actuelle un visage bien différent. Et probablement pas pour le meilleur…
Débarrasser nos artères des noms de Jules Ferry, Pompidou, Charles de Gaulle et autres Béranger-Ferraud est certes une œuvre de salubrité publique. Pourtant la présente querelle – une affaire sérieuse, s’il en est – va bien au-delà de quelques boulevards et monuments. Elle nous installe au cœur de formidables enjeux historiques car il y est surtout question de la finalité de notre présence sur terre. Il n’est dès lors pas étonnant que la connexion se soit faite si aisément entre le mot d’ordre Faidherbe doit tomber et le slogan Black Lives Matter. C’est le prisme au travers duquel il faut analyser le choix existentiel de Sidiya Ndaté. En plus de nous avoir donné à lire, concrètement, dans sa trop brève vie tout notre rapport à l’occupation étrangère, il fut ce qu’on pourrait appeler un résistant stratégique. Son combat anti-colonialiste ne fut jamais inscrit dans le court terme ni rythmé par des alliances et revirements eux-mêmes dictés par le rapport de forces sur le terrain. Sa propre mésaventure lui avait fait prendre conscience qu’au-delà de la trivialité des jeux de pouvoir, l’occupant vise à détruire chez les peuples conquis ce qui en fait des humains, leur imaginaire et leur sens moral. Jusqu’à sa capture, il essaya de persuader ses homologues de l’impératif d’une grande coalition contre l’occupation étrangère. Sans succès, on l’a vu.
Ce grand homme mérite que l’Etat sénégalais mette tout en œuvre pour que ses restes soient rapatriés du Gabon. Des élus de Dagana ont paru s’y activer il y a quelques années mais cela ne semble plus être à l’ordre du jour. Sékou Touré avait bien réussi en son temps à se faire restituer par Libreville la dépouille mortelle de l’Amamy Samory Touré. Pour notre pays, c’est le moment ou jamais de marcher sur ses traces. Ce serait un sacré clin d’œil à l’histoire si la chute de Louis-Léon César Faidherbe devait se traduire par le triomphal retour d’exil de Sidiya Ndaté Yalla Diop.

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