Crises universitaires de Mai 68 à Mai 2018

Comme si l’histoire bégayait encore, cinquante après mai 68, une autre crise universitaire encore liée aux bourses se rappelle à notre bon souvenir même si les acteurs et le contexte ont changé. Le président Macky SALL n’est pas Léopold S. SENGHOR, le mouvement étudiants de mai 68 n’est pas celui de mai 2018 et la carte universitaire ne se limite plus à l’université de Dakar, devenue plus sénégalaise entre temps. Toutefois la bourse demeure parmi les facteurs déclencheurs et la répression reste encore problématique et dramatique.

Le mouvement étudiant d’aujourd’hui est différent de celui des années 60, 70, 80 et 90.

Beaucoup d’analystes de la crise universitaire actuelle se plaisent à faire leur lecture comparativement au mouvement étudiant des années 60 à 90 à l’UCAD. Cela est une erreur à plusieurs niveaux. En 1968, année marquée par la crise du mois de MAI, l’UCAD comptait 3109 inscrits et à la date du 09 juillet 2000, l’UCAD comptait 23 664 étudiants. Alors qu’aujourd’hui  ses effectifs tournent autour de 75 000 étudiants et la seule faculté des lettres et sciences humaines  comptabilise environ les 35 000. Donc il y a une différence nette du point de vue de l’évolution des effectifs à gérer.

Dans leur ouvrage sous l’égide du CODESRIA intitulé le mouvement étudiant sénégalais des origines à 1989, publié en juillet 1990,  Abdoulaye Bathily, Mamadou DIOUF et Mouhamed MBODJ distinguent  les différentes périodes qui ont marqué le mouvement étudiant sénégalais. Il s’agit de la période assimilationniste (1918-1947), la période nationaliste (1946-1960), la période anti-impérialiste (1960-1975) et la période de repli corporatiste (1976-1988).

Actuellement, il est difficile de caractériser le mouvement étudiant. Il n’a plus d’idéologie, il n’y a plus cette passion des débats contradictoires et les leaders charismatiques à l’image d’un Mbaye Diack  (années 60), d’un Youssou DIALLO (années 80) et d’un Meissa TOURE (années 90) sont devenus des perles rares. A l’UCAD, depuis 2002-2003, il n’existe plus de structure centrale pour les amicales. Pire jusqu’au moment ou j’écris ces lignes, seules la faculté de médecine et la coordination des écoles et instituts (CESTI /EBAD /IST /INSEPS) ont des représentants élus. Les élections des représentants d’étudiants au conseil d’administration du COUD ne se tiennent plus depuis 1999. De grandes facultés à savoir lettres et sciences humaines, sciences juridiques et politiques, sciences et techniques et sciences économiques et de gestion sont sans représentants élus. Pour pallier l’absence d’amicale, les étudiants de ces établissements se sont constitués en listes syndicales. Cette année, rien qu’à la faculté des lettres et sciences humaines, on a pu dénombrer 23 listes. Cette cacophonie fait que depuis plusieurs années, il est impossible de tenir une assemblée générale réunissant les étudiants de tous les établissements de l’UCAD. Et le mouvement étudiant y a les allures d’une armée mexicaine comme en atteste la lourdeur de la délégation des étudiants de l’UCAD -plus d’une cinquantaine- reçus par le président de la république lors de la récente crise.

Contrairement à l’UCAD, le mouvement étudiant est plus organisé dans les autres universités. Ainsi a l’UGB, il y a la coordination des étudiants de Saint Louis avec une commission sociale, à Thies, Bambey et Ziguinchor, les étudiants sont organisés autour d’une structure centrale appelée soit conférence des présidents soit inter-amicale.

 La problématique des franchises universitaires entre les espaces pédagogique et social

Il existe énormément de confusion à ce niveau. Non seulement le texte sur les franchises universitaires est méconnu, même par d’anciens premiers ministres et professeurs d’Université qui font beaucoup d’amalgames dans l’interprétation, mais également son origine et son fondement devraient être partagés afin de saisir la philosophie cette notion. S’agissant de l’origine et du fondement des franchises Universitaires, il faut remonter au moyen âge. Les franchises Universitaires sont liées à l’origine religieuse des universités pendant cet époque.

En effet, la grève de 1229 à l’université de paris a donné lieu à la bulle pontificale de 1231 qui a consacré la situation d’indépendance de cet Université à l’égard du pouvoir temporel (seul l’évêque pouvait enfermer en sa prison les étudiants coupables). Ensuite, cela s’est étendu peu à peu aux Universités de sorte que ce sont les Universitaires qui sont les seuls à pouvoir faire appel aux forces de l’ordre.


Au Sénégal, le débat avait été fortement agité suite à certaines bavures policières constatées dans la cité universitaire au courant des années 80. Les étudiants, épaulés par le SAES, en avait fait une revendication primordiale. La pression des étudiants et des enseignants du supérieur a ainsi donné naissance à la loi 94-79 du 24 Novembre 1994 sur les libertés et franchises universitaires. Tous ceux qui s’intéressent à la crise Universitaire devraient consulter au préalable ce texte législatif.

La plus grande erreur consiste à penser que les franchises Universitaires s’appliquent aux campus sociaux ; ce qui n’est pas le cas car l’article 2 de la loi 94-79 du 24 novembre 1994 qui traite de la question exclut les campus sociaux du régime de l’autonomie de police administrative, c’est-à-dire des franchises universitaires.

Autrement dit, dans notre loi actuelle, toujours en vigueur, quand la police entre dans un campus social, il n y a aucune violation des franchises Universitaires, contrairement à l’imaginaire populaire. L’ancien Doyen de la faculté de droit de l’UCAD, le professeur Ndiaw Diouf dans la revue Interface N°5 /Juillet-Août 2007 le précisait justement : « l’intervention des forces de l’ordre dans le campus social est tout à fait normal dès lors qu’elle se réalise conformément aux lois et règlements applicables au maintien de l’ordre car, et c’est là une donné qu’il ne faut point perdre de vue, le campus social n’est pas couvert par l’autonomie de police administrative ». C’est en vertu de cette disposition que les directeurs des établissements des œuvres sociales ne décident pas de l’entrée ou de la sortie des forces de l’ordre dans les campus sociaux. L’espace social relève en matière de police de la compétence des commissariats ou brigade de gendarmerie des circonscriptions administratives de leur lieu d’implantation. A l’UCAD par exemple, c’est le commissariat du point E qui est compétent.

C’est dire qu’en droit, la loi sur les franchises et libertés académiques ne concerne que la partie pédagogique de l’UCAD. Toutefois, il est un fait ancré que dans l’imaginaire populaire son champ d’application s’étend jusqu’aux campus sociaux. D’où les multiples dénonciations venant de tout bord (étudiants, organisation de droits humains, autorités politiques, mêmes certains professeurs d’université…) de violation des franchises universitaires à chaque fois que les forces de l’ordre interviennent dans les campus sociaux. Mais il s’agit là d’une conception erronée du régime des franchises universitaires.

Toutefois,  bien que la loi sur les franchises universitaires ne concerne pas les campus sociaux, pour la protection des personnes et des biens en ces lieux, considérant les risques de leur intervention, les autorités policières demandent toujours « à tort » la réquisition des recteurs pour intervenir dans les campus sociaux. Cependant cette procédure n’est pas ce qui est prévu par la loi. C’est une procédure de fait mais  non de droit. Les compétences des recteurs pour réquisitionner les forces de l’ordre se limitent légalement et uniquement dans les espaces pédagogiques conformément à l’article 2 de la loi sur les franchises universitaires qui exclut les campus sociaux dans son champ d’application.

Ceci étant, je fais partie de ceux qui prônent la révision de cette loi pour deux raisons fondamentales. La première, c’est pour ne plus faire de distinction en matière de franchises Universitaires entre campus pédagogiques et campus sociaux. Encore que dans certaines de nos universités, il est très difficile de délimiter les campus pédagogiques et sociaux.

La seconde, c’est pour corriger l’article 9 de cette loi qui, paradoxalement et injustement, ne prend pas en compte les personnels administratifs techniques et de services (PATS) dans la communauté universitaire. Il se limite à dire qu’elle est composée « des enseignants, des chercheurs et des étudiants ». En d’autres termes, le secrétaire général de l’Université, les Chefs des services administratifs, les agents comptables et tous les autres agents de l’Etat qui participent au fonctionnement des Universités à coté des enseignants, des chercheurs et qui offrent leurs services aux étudiants ne sont pas de la communauté Universitaire. C’est absurde et d’une discrimination flagrante de vouloir aujourd’hui exclure les PATS de la communauté universitaire.

En guise de mesure d’accompagnement à une probable modification de cette loi, il faudra aussi aller dans le sens de renforcer  les pouvoirs des directeurs des Centres des œuvres Universitaires en les coptant au niveau des conseils restreints des Universités mais également en leur permettant d’instruire dans le cadre des commissions disciplinaires et de proposer des sanctions en cas d’actes de vandalisme commis dans les campus sociaux.

Enfin, une autre donne importante que les gens méconnaissent souvent en parlant de franchises Universitaires, c’est que la violation peut venir du coté des étudiants, des professeurs,  des personnels administratifs techniques et de services ou de simples usagers et non exclusivement des forces de l’ordre.

La gestion de la crise née de la mort de Balla Gaye : un  pansement qui a aggravé la plaie

De façon tout à fait naturelle, les étudiants ont toujours élaboré des stratégies de lutte pour améliorer leurs conditions de vie. Aussi, ont-ils toujours voulu que la bourse soit octroyée au maximum d’étudiants possible.

En 2001, après la mort de l’étudiant Balla Gaye, les étudiants ont été reçus en  audience par le président de la république. A la suite des négociations, un protocole d’accord a été signé, sur instruction du gouvernement, entre d’une part le ministre de l’enseignement supérieur, le recteur de l’UCAD, et le directeur du COUD, et d’autre part les délégués des étudiants.

Dans son livre, « Le feu sacré de la liberté, mon combat pour la jeunesse africaine », publié en 2010 à l’harmattan Sénégal,  le docteur Babacar DIOP, enseignant-chercheur au département de philosophie à la FLSH où il fut président de l’amicale des étudiants fait le témoignage suivant sur la crise de 2001 : « La crise de janvier 2001 provoqua la mort tragique de l’étudiant balla gaye. Elle plongea l’université Cheikh Anta DIOP de Dakar et le pays dans un immense tumulte. Le gouvernement dépassé par la tournure des évènements s’engagea à satisfaire la revendication des étudiants pour apaiser leur colère. La vérité est que les acquis accordés aux étudiants étaient surtout dus au drame commis plus qu’à une quelconque générosité ou de philanthropie du gouvernement comme a tendance à la répéter certains politiciens du parti au pouvoir qui aiment faire dans la confusion et de l’amalgame. C’est la mort de l’étudiant balla gaye qui nous a permis d’avoir ses acquis. »

Dans le préambule de ce protocole d’accord on pouvait lire : «  l’union des étudiants de Dakar a déposé une plate-forme revendicative comprenant des questions pédagogiques et sociales.

Les questions pédagogiques et certaines questions sociales ont fait l’objet de discussions au niveau du rectorat, des facultés et du centre des œuvres universitaires de Dakar (COUD).

Certaines questions sociales nécessitant un arbitrage au niveau des plus hautes autorités, Monsieur  le président de la république a accordé à la délégation de l’Union des étudiants de Dakar une audience au cours de laquelle des décisions importantes ont été prises sur les questions sociales pendantes ».

En effet, il s’agissait de mesures exceptionnelles prises par le chef de l’Etat sur la question des bourses et des aides : Généralisation de l’aide pour tous les étudiants non boursiers à hauteur de 60 000 francs, Attribution de la demi-bourse aux étudiants ayant doublé la première année et qui ont réussi le passage en 2ème année, Augmentation du nombre de boursiers nouveaux bacheliers, Suppression de la demi-bourse au second cycle, généralisation de la bourse de troisième cycle, paiement effectif des bourses avant le 5 de chaque mois, annualisation de la bourse (avec une avance des mois de vacances).

Si on y ajoute les bourses sociales qui sont attribuées en fin d’année à des centaines d’étudiants par faculté, on se rend aisément compte de la lourdeur de l’enveloppe financière nécessaire pour le paiement des allocations des étudiants.

Ce sont ces mesures qui expliquaient que pendant longtemps les guichets de paiement qui sont logés à l’enceinte du COUD étaient ouverts presque tous les jours du mois pour payer des bourses. Et à chaque fois qu’il y avait retard ou manque d’argent, des groupes d’étudiants qui viennent percevoir s’organisaient  pour faire des « actions » à l’avenue Cheikh Anta Diop.

D’ailleurs, c’est cette situation de crise permanente liée au payement des bourses qui a poussé les autorités à recourir à la bancarisation que l’on connaît présentement avec un monopole d’une seule banque qui peine manifestement à s’acquitter de sa mission.

 

Depuis 2007, les rapports de l’ancien médiateur de l’UCAD, le professeur  Babacar Diop Buuba, ont montré que la question des bourses est la première source de conflit. C’est parce que l’Etat peine à les payer sans difficulté et sans retard. L’on a pensé un moment qu’avec la bancarisation des bourses, le problème serait résolu mais c’est méconnaître le fond du problème qui est d’ordre structurel. En effet, comme souligné dans les développements précédents, pour gérer l’affaire Balla Gaye, l’Etat avait accepté de donner la bourse à tous les étudiants systématiquement  à partir de la deuxième année, sans compter les bourses d’excellence et les bourses et aides sociales en première année. Et d’année en année, suivant le rythme de progression des effectifs d’étudiants à travers toutes les Universités du Sénégal, l’enveloppe financière des bourses ne cesse d’augmenter ; ce qui était devenu insupportable depuis l’ancien régime. D’où cette révélation de l’ancien recteur de l’UCAD, Abdou Salam SALL, dans l’émission grand jury de la RFM du 01 juin 2014, à savoir que le précédent régime voulait revenir sur la « généralisation des bourses depuis 2007 ».

En effet, la gestion par l’émotion et non par la raison de l’affaire Balla Gaye nous a conduits à une situation de crise structurelle qui a occasionné d’autres drames aujourd’hui à savoir les morts de Bassirou FAYE et de Mouhamadou Fallou SENE. C’est la raison pour laquelle, il faut toujours tenir un langage de vérité, sans démagogie, aux étudiants, leur dire de façon claire ce qui est possible et soutenable dans le temps et ce qui ne l’est pas et pourquoi ce n’est pas possible. Eux-mêmes, futurs dirigeants de ce pays, ont intérêt à ce que l’on fasse des choses possibles à long terme en tenant compte des générations futures dans la mesure où ils seront d’ici quelques années aux commandes de ce pays. Et, certainement, ils n’aimeraient pas avoir des relations conflictuelles avec les étudiants qu’ils auront la responsabilité d’encadrer. Fort de ces expériences malheureuses, on espère cette fois ci que les récentes mesures du président de la république, encore principalement dans le domaine des bourses, n’aggraveront pas davantage la plaie déjà trop béante infectée par l’épineuse question du paiement des bourses.

Opposition entre étudiants et forces de l’ordre

Du décès de Salmon Khoury en 1968 à celle Mouhamadou Fallou SENE cette année, en passant par celle de Balla Gaye en 2001, de Bassirou Faye en 2014 sans compter les blessures graves de Cheikh Sadibou Diagne et de Mademba Sané en 2006 respectivement à l’UCAD et à l’UGB, l’intervention des forces de l’ordre dans les campus sociaux a souvent été violente. S’il est vrai que les conditions et modalités sont fixées par la loi 94-79 du 24 Novembre 1994, il n’en demeure pas moins que la manière reste très discutable. Nos forces de l’ordre (police ou gendarmerie) ont-t-elles besoin d’exercer une violence aveugle sur des étudiants pour maintenir l’ordre dans les campus ? De part la nature et le caractère des étudiants, des face-à-face entre ces derniers et les forces de l’ordre existent presque dans tous les pays démocratiques au monde. Cependant, nos forces chargées du maintien de l’ordre n’étant pas l’armée et donc, n’ayant pas en face d’elles des ennemis à la place des étudiants ne devraient pas en arriver à commettre certains actes de violence. Est-ce qu’elles ont besoin, par exemple, d’étendre leurs activités de maintien de l’ordre à l’intérieur des pavillons et de détruire tout le patrimoine intellectuel des étudiants comme  on l’a vu en 2006 et en 2014?

Nos forces chargées du maintien de l’ordre interviennent tellement et interviendront encore probablement dans nos Universités (qui ne sont pas des espaces de non droit dans un Etat de droit) qu’elles ne peuvent plus faire l’économie d’inclure dans leur programme de formation une matière visant à enseigner : comment se comporter en face des étudiants dans le cadre d’une activité de maintien de l’ordre ou encore comment intervenir dans les universités et cités universitaire ? Opération plus que complexe qui sort des activités de maintien de l’ordre ordinaire. Ceci, dans l’esprit d’éviter d’autres  bavures.

Quant aux étudiants, dans leur forme de lutte, ils peuvent eux-mêmes éviter l’intervention des forces de l’ordre ou leur stationnement gênant aux alentours de l’UCAD, en utilisant des stratégies et méthodes pacifiques. En effet, le Sénégal a beaucoup évolué en matière de démocratie, de libertés publiques et de pluralisme médiatique à telle enseigne que les étudiants d’aujourd’hui, contrairement à ceux des années 60 à 80, (encore que ceux de ces générations privilégiaient davantage le débat d’idée)  ont la possibilité de se faire entendre et de mener des batailles syndicales sans user de violence pouvant justifier l’intervention des forces de l’ordre.

Khalifa Babacar DIAGNE, auteur de 5 mémoires de fin d’études supérieures sur les conditions d’études et de vie sociale des étudiants de l’UCAD

Doctorant en politiques sociales

Ancien membre du mouvement étudiant

Khalifadiagne74@hotmail.com