Quand le Sénégal vire du modèle au contre-modèle: Chronique d’une démocratie qui se déconstruit

Dakarmidi –  « Tripatouillage constitutionnel », « manoeuvre pour écarter de potentiels adversaires », « changement des règles du jeu électoral », « révision constitutionnelle forcée »… Tels sont les termes par lesquels la presse internationale désigne ce qui se passe au Sénégal. Ces mots, on avait l’habitude de les entendre dans le traitement de l’actualité de pays comme le Togo, la RDC ou le Congo.

En l’espace de quelques mois, le vernis qui enveloppait le modèle démocratique sénégalais a craquelé. Notre pays est passé de la rubrique des démocraties-modèle à celle des républiques bananières. Arrestations d’opposants, interdictions de manifestations pacifiques, tripatouillages constitutionnels… Amnesty International a eu raison de constater un recul des libertés au Sénégal, n’en déplaise au Premier ministre, Mahammed Boun Abdallah Dionne, qui a maladroitement répliqué en taxant cette organisation de défense des droits de l’homme d’officine au service des homosexuels.

La goutte d’eau qui a fait déborder le vase est sans nul doute ce projet de révision constitutionnelle imposé par Macky Sall à moins d’un an de la présidentielle de février 2019 pour modifier les conditions d’éligibilité à ce scrutin. Pareille réforme viole les règles fixées en la matière par la Cedeao. Dans le monde où nous vivons, faut-il le rappeler, toute modification des règles du jeu électoral, surtout à quelques mois d’une élection, est juridiquement disqualifiée et politiquement mal perçue.

A cela, il faut ajouter l’effet de cumul, dans un contexte où le Sénégal est épisodiquement cité dans des événements peu glorieux. L’emprisonnement de Karim Wade a causé un sérieux dommage à l’image de notre pays, surtout du fait de cette décision de l’Onu qui a qualifié sa détention d’arbitraire. Les conditions dignes d’un scénario de série B dans lesquelles le fils de l’ex-président Abdoulaye Wade a été exfiltré vers le Qatar, le jour de sa libération, à bord d’un jet privé, n’ont pas été pour honorer notre pays.

L’embastillement qui s’est ensuivi du maire de Dakar, Khalifa Sall, est apparu aux yeux d’une bonne partie de l’opinion nationale et internationale moins comme un exercice de lutte contre la corruption que comme une opération de liquidation d’un adversaire politique potentiellement dangereux. Sa condamnation à une peine lourde par une justice aux ordres suscite la même perception que ce système de parrainage institué au forceps: ils découlent tous les deux de la volonté du président-candidat d’écarter tous les potentiels rivaux qui lui inspirent quelque crainte.

Et, comme pour aggraver son cas après le traumatisme causé par la condamnation du très réseauté maire de Dakar, le pouvoir de Macky Sall a emprisonné son lieutenant Barthélémy Dias pour délit d’opinion.

Cruelle ironie du sort, toutes ces dérives contre les libertés interviennent sous Macky Sall, né après l’indépendance, arrivé au pouvoir à la faveur d’une alternance qui a conforté la place de démocratie majeure du Sénégal en Afrique. C’est sous son magistère que notre pays passe du statut de modèle à celui de contre-modèle voire de risée du monde. Notre démocratie, qui inspirait tant de complexes aux Africains, se tropicalise, s’africanise… Signe des temps, la prochaine présidentielle verra la non-participation de deux supers favoris (Khalifa Sall et Karim Wade) et d’autres candidats qui seront recalés par le biais du filtre du système de parrainage.

La volonté de Macky Sall de rempiler à tout prix coûte cher au crédit international de notre pays. Ismaila Madior Fall, son ministre de la Justice, professeur de droit, ancienne vigie de la République, est passé maître dans l’art des réformes déconsolidantes. La situation actuelle de notre pays impose la nécessité d’une société civile forte, vigilante, gardienne intraitable des acquis. Car les acquis ne sont guère irréversibles. Le pire n’est jamais trop loin. Et les démocraties, comme les civilisations, sont mortelles.

Cheikh Yérim Seck