Préface de l’ouvrage de Mandiaye Gaye « sur le leadership politique en Afrique » (Babacar Diop – Buuba)

Dakarmidi – C’est un grand honneur pour moi d’avoir été choisi par mon aîné, Mandiaye Gaye, pour faire la préface de son livre sur « le leadership » en question sur le continent africain. Nous sommes des milliers d’intellectuels, de militants pour les transformations socio-économiques, politiques et culturelles au Sénégal et en Afrique, à pouvoir apprécier la qualité du produit qu’il tient à partager avec la communauté des indignés engagés dans ce combat jusqu’à la fin de leur séjour sur cette terre.

 

Ce n’est pas la première fois que le doyen fait appel à moi. J’ai eu à présenter en 2013, au WARC (West African Research Center) de Dakar, son livre sur Le pouvoir de Wade : autocratie, impunité et perte de valeurs  (Paris, l’Harmattan, 2013).
La réponse à sa sollicitation est un devoir pour notre génération, celle qui a bénéficié de l’accompagnement de ceux et celles qui se sont battus pour l’indépendance des pays africains dont le Sénégal. Mandiaye fait partie des anciens du PAI (Parti Africain de l’Indépendance), section saint-louisienne avec mes cousins qui ont célébré le cinquantenaire du PAI et qui continuent de se battre pour les causes justes.
Mandiaye est mon voisin à Ouakam, mon coéquipier dans les instances de l’ARCCAO (Association des Ressortissants des Cités de la Commune d’Arrondissement  de Ouakam), regroupant des citoyens immigrés sénégalais, africains et du monde qui ont choisi de venir vivre ou qui ont été amenés à venir vivre dans ce Finistère africain, en comblant les lacunes de l’Etat et de la Mairie, avec parfois l’angoisse d’être un jour déguerpis par d’autres Sénégalais qui, pourtant eux aussi, ont émigré depuis de la région Nord et qui ont été pendant longtemps si accueillants. Mandiaye sait que les flambées irrédentistes sont très souvent dues à la mal gouvernance, aux spoliations de terres, aux manipulations politiciennes des leaders aventuriers ou pas inspirés.
Cette transition me permet de relever un des intérêts de cet ouvrage. Il s’agit d’une invite à revenir à l’étymologie, aux questions de concepts, aux analyses et à l’action « Un grand homme est grand non pas parce que ses qualités personnelles donnent aux grands évènements historiques leur physiognomonie propre, mais parce qu’il est doué de qualités qui le rendent plus capable que tous les autres de répondre aux besoins sociaux de son temps, besoins engendrés par des causes générales et particulières.
Caryle dans son célèbre ouvrage sur les héros, appelle les grands hommes des initiateurs (Beginners). Le mot est des plus heureux – Oui, le grand homme est un initiateur, parce qu’il voit plus loin et vient plus fortement. Il résout les problèmes scientifiques que pose à l’ordre du jour la marche antérieure du développement intellectuel de la société ; il signale les nouveaux besoins sociaux crées par le développement antérieur des rapports sociaux et le premier, il entreprend de les satisfaire. Il est un héros – Non en ce sens qu’il pourrait arrêter ou modifier le cours naturel des choses, mais parce que son action est l’expression consciente et libre de ce cours des choses, nécessaire et inconscient. Toute  son importance est là et aussi toute sa force. Mais cette importance est formidable, cette force est prodigieuse » (G. Plekhanov, Le rôle de l’individu dans l’histoire, Paris, NBE, 1976, p. 64-65).
Cette belle mise en perspective est celle d’un auteur que je recommande souvent à la nouvelle génération de militants qui viennent participer aux Samedis de l’Economie organisés au Sénégal par l’ONG ARCADE (Association de Recherche pour le Développement en Afrique) en partenariat avec la Fondation Rosa Luxemburg. La réflexion, l’observation fine des faits socio- politiques, permet de faire la différence entre être dans une position de leader et être un vrai leader. Les Sénégalais qui parlent wolof comprennent les nuances entre njiit « celui qui est devant » semblable au jiit (scorpion comme le pharaon protecteur) et kilifa (guide spirituel, la religion musulmane est passée par là), le vrai père de famille respectable et respecté. Leurs cousins al pulaaren tiennent à préciser qu’il y a pourtant une bonne distribution des rôles dans la maison (galle) entre Baaba (père) et Néné (maman).
Les faits analysés par Mandiaye sur le cas sénégalais intéressent beaucoup d’Africains qui se posent les mêmes questions, lui-même a été inspiré de commencer par faire un tour d’horizon sur le continent d’hier à aujourd’hui, du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest en relevant la figure exceptionnelle de Nelson Mandela Madiba et en signalant les contre exemples (Bokassa, Idi Amin Dada, Mobutu, etc.). Un collègue somalien (que j’avais rencontré durant mon séjour aux USA en tant que Fulbright visiting Professor entre 1996-1997) m’avait offert un ouvrage remarquable sur les catastrophes dues au leadership déficient et la revue The Thinker, publiée en Afrique du Sud approfondit régulièrement la réflexion.
Le cas sénégalais lui permet aussi de revenir sur le leadership politique dans ce pays, sous la conduite des politiques depuis les indépendances, comme l’ont fait les Assises Nationales coordonnées par le professeur Amadou Mohtar Mbow, ancien dirigeant politique, ancien Ministre et ancien Directeur Général de l’Unesco.
Mandiaye a eu le courage et l’intelligence de réfléchir sur un pouvoir « chaud », en mouvement qui déploie son plan Sénégal Emergent. Son ouvrage est donc une continuation de ses réflexions sur les pouvoirs politiques et surtout une application du conseil qu’il avait lancé dans son dernier livre « Demeurons tous des sentinelles vigilantes pour prévenir la résurgence du wadisme sous d’autres formes » (Le pouvoir de Wade, p. 246).
Du successeur de Wade un autre analyste a pu écrire « Si le régime de Macky Sall s’emploie à poser les conditions de rupture avec de telles pratiques clientélistes, il jouira certes de la crédibilité que décernent les bailleurs, mais il peinera à attirer les nombreux militants dont l’APR a tant besoin pour se massifier et s’autonomiser par rapport à une coalition qui le prend en charge » (Alioune Badara Diop, in Momar Coumba Diop, Le Sénégal sous Wade, CRES, Karthala, 2013,p. 351).
Le grand intérêt de cet ouvrage est de livrer ce qu’un intellectuel, un des déçus de la seconde alternance post-coloniale au Sénégal, pense. Mieux, il s’agit d’un intellectuel qui a fait partie du premier groupe d’intellectuels et d’artistes avec son « complice » Mody Niang et moi-même à avoir été invité par le président Macky Sall pour échanger sur l’état de la nation, les voies et moyens pour améliorer le vécu des Sénégalais et Sénégalaises.

Nous sommes persuadé que le livre de Mandiaye sur le leadership en question sur le continent africain sera beaucoup lu, commenté. Je souhaite qu’il aide à changer positivement la gouvernance politique, économique et sociale au Sénégal, en Afrique et dans le monde.
Professeur Babacar Diop – Buuba
président de l’Association Panafricaine
pour l’Alphabétisation et l’Education des Adultes