Législatives gambiennes : quelle lecture ? (Par Amadou Barry)

Moins de deux mois après leur prise de fonction, les nouvelles autorités gambiennes ont eu le mérite d’avoir organisé des élections législatives. Ce fut une prouesse, car dans le pays, c’était loin d’être évident.

L’élection présidentielle et la crise qui a suivi ont impacté négativement l’économie du pays et le bon fonctionnement des Institutions.
Aujourd’hui, le pays vit une crise sans précédent, dont la partie visible de l’iceberg est celle énergétique avec des coupures intempestives ralentissant davantage la reprise économique. Sur une demande de 150 mégawatt, la société nationale n’en fournit que 40. La Nawec (la Société de distribution d’eau et d’électricité) affirme que l’ancien régime lui doit environ 10 millions de dollar. Tout cela, sachant que l’eau et l’électricité étaient gratuites au fief du tout puissant Jammeh.
A peine installé, le nouveau régime avec toutes les péripéties a pu organiser ces législatives du 06 avril dernier. Élections jugées fiables, régulières et transparentes. L’un des symboles de cette transparence est anecdotique, mais passé inaperçu quasiment : la défaite cuisante de l’actuel Ministre de l’Intérieur, Mai Ahmet Fatty, qui n’obtient aucun siège à l’Hémicycle. Chapeau au nouveau régime donc et à la Commission électorale, la fameuse IEC (Independant electoral commission). Il y va de la vitalité démocratique de ce pays qui vient de très loin.

Nouvelle configuration

Ces résultats nécessitent une lecture au premier comme au second degré.
Au premier degré, l’opposition aura mordu la poussière. C’est le cas de l’actuel chef de file de l’opposition et leader de la Gambia Democratic Congress (GDC), Mama Kandeh qui n’obtient que 5 sièges alors qu’il était arrivé 3 ème à la présidentielle. Une véritable reculade pour lui, d’où sa frustration actuelle, allant jusqu’à refuser de reconnaître les résultats.
Le parti de Jammeh quant à lui, a beau vouloir se départir de l’image de son passé de parti au pouvoir , il a peu convaincu les Gambiens. Il n’aura gagné qu’au fief de son géniteur, dans le Fogny avec 5 sièges. L’actuel Ministre du Tourisme, Ahmat Bah et le porte-parole de la coalition, Halifa Sallah ne s’en sortent pas mieux avec 5 et 4 sièges respectivement.
L’actuel Ministre de l’Intérieur, Ahmet Fatty et le Ministre de la Jeunesse et des Sports sont les plus grands perdants de ce scrutin avec 0 siège respectivement. La United Democratic Party (UDP), ex-parti d’Adama Barrow, dont la figure historique n’est autre qu’Oussainou Darboe, Ministre des Affaires Etrangères, embastillé pendant la présidentielle rafle la mise, 31 sièges avec une majorité absolue.
Il aura remporté dans les circonscriptions où il était en compétition avec ces adversaires de la coalition. Par ailleurs, ces élections auront eu le mérite de jauger le poids de chaque parti et de montrer la nouvelle configuration politique du pays (pouvoir comme opposition).

Le vice du vote ethnique

La lecture au second degré permet d’observer que le Président Barrow, même ayant démissionné du parti pour être candidat indépendant de la coalition a su influer positivement sur le choix des électeurs. Faut-il le rappeler, il s’est rendu en province en pleine campagne pour ces législatives. Officiellement, pour remercier les Gambiens des zones rurales. Officieusement, pour dire à ces Gambiens, en substance, «vous avez voté pour moi à la présidentielle, votez pour moi pour ces législatives pour avoir une majorité absolue». Autrement, il jouit encore d’un état de grâce, mais jusqu’à quand encore?

Autre facteur ayant joué dans ces élections parlementaires et autres motif d’inquiétude pour ce jeune Etat démocratique, c’est le vote ethnique. En Gambie, le tribalisme prend des proportions inquiétantes. L’auteur de ces lignes, s’en est rendu compte frileusement.
Le tribalisme était latent auparavant, mais il a été exacerbé par l’ancien président qui durant son magistère a su jouer la politique de « diviser pour régner » en agissant sur des terrains glissants et sensibles : le tribalisme et le chauvinisme.
N’avait-il pas expressément déclaré la guerre aux Mandingues (la principale ethnie du pays, 33%) et favorisé son groupe ethnique, les Diolas (10% environ de la population). Aux Gambiens d’assumer leur propre histoire en faisant table rase de ces considérations surannées et désormais se tourner résolument vers l’avenir.

Amadou Barry, Journaliste