Dis-moi quelle presse tu suis, je te dirai quelles informations tu as…

« Il est bon de hausser la voix et de crier haro sur la bêtise humaine », dit Charles Baudelaire dans ses Curiosités esthétiques.

« Il y a des haltes, des repos, des reprises d’haleine dans la marche des peuples, comme il y a des hivers dans la marche des saisons », s’exclama Victor Hugo, in Shakespeare.

Haro ! Halte !

L’hémorragie doit être stoppée. Autrement, le sang risque d’être contaminé. Des informations sans informations.

Des informations conditionnelles, complaisantes, circonstancielles, « empressantes ». La tendance est au populisme. La presse est à l’anachronisme. Elle est mise en cause. Elle est dans la sauce.

Tel un accident qui se produit sur une route, tels des droits qui sont sans cesse violés. Un signal est continuellement donné. La récréation est habituellement sonnée.

A la manière d’Aimé Césaire, nous partons, le cœur bruissant « de générosité emphatique ». Peut-être, arriverons-nous « lisses et jeunes ». Nous errons. Dans cette valse résonante, sans fanfares par ailleurs, nous sondons ce quatrième pouvoir qu’est la presse pour déceler les quelques abîmes qui, naturellement, poussent à méditer à l’instar d’Alphonse de Lamartine sur son « Lac ».

« Qui détient l’information, détient le pouvoir ». Cette assertion rend compte, si besoin était encore, du pouvoir important de l’information dans nos sociétés actuelles. La presse informe, quelle banale lapalissade ! Cependant, sous l’impulsion de forces extérieures et dans des desseins divers, elle désinforme aussi, déforme l’information et, comble de l’ironie, fait dans « l’information sans contenu ».

Qu’elle soit écrite, orale ou, progrès de la technique, en ligne, la presse occupe aujourd’hui davantage sa place de « quatrième pouvoir ». Cela s’explique aisément quand, au regard des dernières actualités de la géopolitique mondiale par exemple, les organes de presse ont participé à consolider ou à déconsolider des démocraties. L’exemple de la radio des « mille collines » au Rwanda étant relativement lointain, il est possible d’en invoquer beaucoup d’autres qui, autant dans l’espace que le temps, nous sont bien familiers.

Il ne faut pas s’y méprendre, le temps où un gouvernement pouvait mettre totalement la main sur des organes de presse et aiguillonner les informations qu’ils donnent est plus ou moins révolu. En tout cas, sous nos cieux, cela n’est pas d’actualité. De quoi est-il question alors si ce n’est d’un contrôle de l’information ?

La problématique est toute autre, elle est, somme toute, plus « moderne ». On ne contrôle plus l’information, on la déforme. On ne contrôle plus l’information importante, on la dilue dans une masse de faits divers. On ne contrôle plus l’information, on la rend relative. Voilà, le mot est lâché, la relativité. Elle désigne, pour être très cohérent dans la démarche, le caractère mouvant, fluctuant d’une même et seule réalité. En l’espèce, une même information, selon sa source, peut avoir plusieurs interprétations différentes.


Selon son origine, sa source, les personnes en cause, les Etats parties, les intérêts en jeu, les cibles visées, l’information peut être donnée de manière différenciée d’une presse à une autre.

Sur la question du terrorisme international par exemple, un attentat perpétré dans les capitales européennes est un fait majeur pour la presse occidentale. Des enfants syriens qui meurent sous les balles et les bombes des puissances américaine et russe eux, attirent moins l’attention. Il est entendu, bien évidemment, que la télévision d’Etat syrienne en ferait ses choux gras si ces tirs provenaient de la coalition dirigée par les USA. Le contraire est aussi valable.

Les mêmes remarques peuvent être faites dans le sempiternel conflit israélo-palestinien. Des heurts dans la bande de Gaza seront une tentative de violation de l’intégrité territoriale de l’Etat juif ou, pour la presse solidaire à la cause palestinienne, une énième exaction commise contre le voisin palestinien persécuté.

Qui croire dans ce méli-mélo, à qui prêter attention dans ce flux important d’information de même nature aux interprétations différentes ? Le choix dépendra du camp pour lequel balance le cœur.

Cette relativisation de l’information n’est pas une réalité étrangère au Sénégalais. Il est révolu le temps de la « télé d’Etat » ou du « quotidien d’Etat ». Les systèmes et modes d’information s’étant multipliés, les sensibilités et appréciations sont aussi allées crescendo.

Dans l’affaire qu’il convient d’appeler « Baaka ou Makka », les déclarations jugées maladroites de M. Idrissa SECK ont créé un lever de bouclier de l’opinion publique. L’information, relayée par la presse en ligne et sur les réseaux sociaux dans un premier temps, a eu l’effet d’une bombe une fois que les quotidiens en ont fait leur fonds de commerce, les plateaux de télévision leur sujet de débats favori. Tout est bon pour vendre le papier ou faire exploser le taux d’audience, tout est bon pour médiatiser de la manière la plus « commerciale possible ». De là à tripatouiller une information, la maquiller pour plaire, qu’on soit proche du pouvoir ou de l’opposition.

Dans sa livraison du jeudi 31 mai 2018, à la suite d’une conférence de presse du Khalife général des Mourides, le quotidien Vox Populi mettait à sa Une « Touba lâche Idy ». Dans le même temps, le journal WalfQuotidien barrait à sa première page « Serigne Mountakha rabaisse Idy tout bas ». Pourtant, à l’occasion de cette conférence de presse, il n’a jamais été prononcé le nom du sieur Idrissa SECK. De même, l’homme de Dieu, à travers son porte-parole, n’a nullement évoqué la polémique sur le lieu de pèlerinage des musulmans. Il s’est juste attelé à rappeler les fondements de notre foi musulmane et d’appeler à davantage de cohésion entre les confréries qui sont le ciment de cette Nation. Il est clair que l’affaire Idrissa SECK est apparue en filigrane dans cette adresse à la presse. Mais, de là à interpréter cette sortie de cette manière, il y avait mille bornes.

On assiste donc à une certaine bipolarisation de la presse sénégalaise : les proches du pouvoir et les médias d’opposition. Les premiers vont magnifier les réalisations gouvernementales, non sans une dose de pondération pour « ne rien laisser paraître » ; les seconds y iront franco pour décrédibiliser le pouvoir.

L’autre pendant de cette relativité de l’information est sans nul doute l’importante place qu’occupent les faits de sociétés, les bagarres de borne-fontaine dans notre presse. Cela apparaît, la plupart du temps, comme une volonté de passer à côté de l’essentiel : s’intéresser à une dispute entre députés à l’hémicycle pour ne pas évoquer le fond du problème, suivez notre regard. Nous vient à l’esprit cette boutade d’un ami « journaux à 100 francs, informations de 100 francs ».

L’information perd donc sa valeur. S’informer devient, à la limite, dangereux. Il est malheureux de constater, que dans ce jeu de pouvoir, seul le citoyen « lambda » y perd. Il est floué, leurré, berné par une masse d’informations qu’il consomme sans retenue. Sans s’en rendre compte, son jugement est téléguidé dans un sens ou dans un autre. Les plus avertis font jouer leur esprit de discernement afin de pouvoir s’informer juste et vrai. A défaut, ils tournent tout simplement le dos à la presse de notre pays. Bonjour les dangers !

« L’attrait du danger est au fond de toutes les grandes passions », martèle un auteur inconnu.

Pouvons-nous vivre sans information ? Pouvons-nous ne pas lire, tous les matins, un quotidien dans le paysage journalistique sénégalais ou mondial ? Pouvons-nous nous priver de la revue de presse de Mamadou Mouhamed Ndiaye sur les ondes de la Rfm ? Le pouvons-nous avec Ahmed Aïdara sur les ondes de Zik fm ? Tenez ! Quid du « wax sa xalaat » qui se tient sur Sud fm, walf fm aux environs de 17h ? Il s’agit d’une audience prisée par nos papas, mamans, nos grands-pères et nos grands-mères d’ici ou du monde rural. Les applications Seneweb, Dakaractu, Senenews et, par extension, Jeune Afrique, Africanews, Rfi, BFMTV, FRANCE 24, Euronews, Le monde… gagnent de plus en plus du terrain.

En un comme en mille mots, l’information est au cœur de nos quotidiens.

Sa déformation, son traitement parcellaire et partial, ses dérives produisent immanquablement des dangers pour les journalistes eux-mêmes, mais aussi et surtout pour le commun des mortels.

Pour les journalistes, leur qualité et crédibilité peuvent être lourdement malmenées. Ils trahissent leur fonction sacerdotale. Ils peuvent même représenter un danger public. Or, « le journaliste et le technicien des médias qui traitent les informations respectent les principes généraux de l’équité exprimés par une attitude loyale envers leurs sources, les personnes dont ils parlent et le public » (article 18 de la loi n° 2017-14 portant Code de la Presse). Ils sont otages et serviteurs. La prudence doit être leur baromètre de mesure, la déontologie leur cœur de métier. Les principes qui gouvernent le métier de journalisme doivent, sans relâche, constituer leur vade-mecum. Une déroute porte en elle plus d’un mal. Ils peuvent être amenés à servir, autrement, par la publicité par exemple ; ce qu’ils doivent s’interdire de confondre comme l’exige l’article 20 de la loi n° 2017-14 précitée.

Pour le grand public, les dangers sont plus manifestes et plus dangereusement dangereux. L’opinion ne se fie et ne se contente que de ce qu’on lui sert, sa dose. Elle s’embourbe dans un tourbillon d’informations beaucoup trop, souventefois, vides de sens, pompeuses, théâtrales, sonores, cérémonieuses alors que « trop d’informations tue l’information » à en croire Noël Mamère.

Le danger, c’est pousser le public à aimer x et à détester y. Osons le dire, pour la plupart, on s’arrête sur le fil du rasoir : l’information reçue aujourd’hui peut, contre toute attente ou avec beaucoup d’attente, changer de couleur demain. Entre temps, la religion est déjà faite, la défense immunitaire de la victime détruite. A dire vrai, une campagne diabolique, médiatique peut être exercée sur x : ce qui importe, pour les relayeurs d’informations, c’est de vendre, de se faire des bénéfices, ou, à tout le moins, de se faire un nom. La santé informationnelle préoccupe peu or, pour quelqu’un comme Dominique Wolton : « dans la communication, le plus compliqué n’est ni le message, ni la technique, mais le récepteur ».

Une union peut être scellée, une autre brisée. Une alliance peut ne jamais voir le jour. Point de concorde et d’harmonie nationales. Pas d’union des cœurs. L’amour malmené, sur le point d’être anéanti.

Haro ! Halte !

Fouillons pour ne pas que le bateau qui chavire déjà, ne soit complètement aux larges de la mer !

Cheikhna Ibrahima Seck et Cheikh Abdoul Lahat Fall

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