ACHOURA, UNE EXHORTATION À L’INTROSPECTION (Par Tahra Aïda DIAGNE)

Le deuil est souvent associé à la souffrance mais il est aussi un processus de délivrance. Quand un évènement provoque une crise et marque l’histoire d’une manière profonde, un changement radical doit s’opérer dans la situation établie, c’est le sens symbolique du sacrifice de l’Imam Houssein, Martyr de l’Islam, le 10 Mouharram 61 A.H, à Karbala.

Karbala a été le théâtre sanglant du massacre du petit-fils du Prophète et de la majeure partie de sa famille et de ses compagnons, perpétré par les détenteurs du pouvoir temporel, le khalifat Omeyade. Cet évènement majeur dans l’histoire de l’Islam doit marquer à jamais la conscience de tout musulman sincère et doit inviter à une profonde réflexion à la fois individuelle et collective sur ses causes mais aussi sur ses conséquences, dans un monde multiforme et complexe.

Le symbolisme du deuil de l’achoura, le sens du rappel de cet évènement oh combien tragique est le retour à l’essence de la religion d’Allah SWT ; ce retour auquel n’ont cesse de nous inviter les Imams Bien Guidés de la famille du Prophète Mouhamad psl. Dès lors, pour tout musulman, il est un devoir de mener un travail d’introspection pour une meilleure intelligibilité afin de déterminer sa position par rapport à cet événement mais surtout d’en saisir le sens profond.

Dans une société aujourd’hui caractérisée par la banalisation du sacré et la sacralisation du banal, revenir à l’essentiel est certes devenu une tâche ardue. Les esprits sont constamment harcelés par des incitations à la fuite de soi, par des contre-valeurs érigées en valeurs. Par ailleurs, la frontière qui délimite le bien et le mal, la vérité et le mensonge, le positif et le négatif est de plus en plus diffuse, ambigüe…

Pour une société saine, il faut nécessairement un développement de la dimension spirituelle, c’est sous cette condition seulement que les personnes peuvent se transcender en allant dans le sens d’une reconnexion avec leur être intérieur. La conscience de soi accroît le sens des responsabilités et permet le développement des capacités de discernement et d’exhortation inhérentes à la personnalité musulmane. L’Islam est la plus grande force spirituelle que l’humanité n’ait jamais connue ; ses préceptes sont à même de sauver les sociétés humaines de la tendance matérialiste réductrice qui détruit la dimension spirituelle de l’homme, devenant par là même source de malheur, d’angoisse et d’égarement pour les nouvelles générations.

Néanmoins dans ce chaos apparent, la lumière des Imams d’Ahlul Bayt (sainte famille du Prophète psl) manifeste toujours aussi vivement son éclat ; cette flamme qui ne s’éteindra jamais jusqu’à la fin des temps est, sans nul doute, cela même qui permet un équilibre des forces dans ce monde.

L’objectif ultime de la Création est que l’humanité arrive à réaliser l’unité avec le divin. Comment arriver à cette fusion parfaite entre la créature et son Créateur ? En se rapprochant des Ahlul bayt, qui sont les détenteurs de l’héritage spirituel du Prophète Mouhamad psl. Allah SWT nous dit dans le saint Coran « en vérité, vous avez un excellent exemple en votre prophète » (sourate 33, verset 21). Pour une grande majorité de musulmans, suivre l’exemple du Prophète psl se limiterait à imiter ses qualités humaines extérieures, sociales telles que sa noblesse d’âme inégalable, sa bonté ou alors ses actes cultuels et rituels. En réalité, il s’agit de tendre à la fois vers ses caractères sociaux et psychologiques, car le Prophète psl représente l’équilibre parfait ente l’humain et le divin, « la miséricorde d’Allah envers les mondes ». Un homme parfait est un homme qui a intégré parfaitement ces deux dimensions dans son être. Ainsi devrions-nous diriger nos efforts vers la perfection en développant les qualités extérieures et intérieures sublimes du Prophète psl. Dans la création, Allah SWT a mis ce potentiel dans chacune de ses créatures et dans Sa Sagesse infinie, a tracé un chemin qui permet une activation de ce potentiel, et cette voie est celle de l’Islam authentique auquel nous invitent les descendants purifiés du Prophète Mouhamad psl, détenteurs légitimes de l’autorité et Guides investis pour l’Humanité.

En effet, dans le Coran, Allah le Très haut nous dit : «Et c’est certainement un coran noble, dans un livre bien gardé, que seuls les purifiés touchent» (sourate 56, versets77-79); « Oh vous Famille du prophète ! Dieu ne veut rien d’autre que vous purifier d’une purification parfaite » (coran 33, verste 33). Ces versets explicites nous révèlent deux réalités d’une importance fondamentale, le caractère codé et inaccessible au profane du texte divin qui est un guide pour les éveillés (moutaqîn), et les détenteurs des codes d’accès au Message, la noble famille du Prophète psl. A ce niveau de la réflexion, nous devons nous poser la question de savoir qui sont ces membres illustres de la famille du Prophète, tellement éminents qu’Allah SWT les cite dans le Coran. Il s’agit Fatima Zahra Bint rassoul, de son époux Ali Ibn Abou Talib ainsi que de leur noble progéniture Al Hassan et Al Houssein et à leur suite les Imams choisis de leur descendance dont la mission est de guider l’humanité vers la perfection morale et spirituelle par la préservation du Message et de ses enseignements.

Le Deuil est commémoré par tous les peuples, qu’en est-il alors pour les Imams infaillibles issus de la sainte famille du prophète, ceux- là mêmes mandatés par Allah pour guider dans le droit chemin Ses pieux serviteurs ? Quel comportement adopter envers ces personnages qu’Allah SWT nous exhorte à aimer : « dis : je ne vous demande aucun salaire si ce n’est l’amour envers mes proches » (sourate 42, verset 23) ? C’est toute la problématique que pose Achoura. Achoura, symbole fort du massacre du petit-fils du prophète et de sa famille, tombé en martyr dans le noble combat pour le rétablissement des fondements de la religion islamique alors bafoués, peut-elle être commémorée autrement que sous l’angle de la tristesse et du deuil ? Peut-on sciemment concilier événement heureux et malheureux, joie et désolation ? Assurément non, la conscience n’admet pas de paradoxe. A l’évidence, la prééminence du deuil de Houssein, petit-fils du Prophète et Imam d’Allah l’emporte sur tout autre fait qui ait pu coïncider avec cet événement.

Néanmoins, cette rupture ne doit pas se limiter à l’abandon de la conception festive d’Achoura, elle doit être le point de départ d’une révolution intérieure profonde, animée par la dynamique d’une pensée en arborescence essentiellement orientée vers une quête de vérité. Une vérité unique et non plurielle qui constitue le soubassement de toute évolution qu’elle soit individuelle ou collective. Ainsi, à partir de cette prise de conscience engendrée par le deuil va s’enclencher le processus de délivrance. En effet, par l’éclatement des déterminismes qui l’aliénaient auparavant (tradition, ignorance, croyances erronées), l’individu devient alors un être libre-pensant et responsable, acteur de sa propre destinée, en marche vers la perfection, sous la guidance bienveillante des Imams, tel que prévu dans le plan d’Allah SWT pour l’humanité. C’est ici qu’intervient la notion de libre- arbitre, tout est fonction des choix que nous faisons, d’où l’importance du sens à donner à Achoura.

Tahra Aïda DIAGNE
Sociologue, chercheure