Shay – l’héritage de Tabu Ley : Autopsie d’une rappeuse qui rappelle le profil d’un certain Booba

Dakarmidi – Pour son grand-père Tabu Ley Rochereau, l’un des artistes phares de la musique africaine des années 60 et 70, disparu fin 2013, Shay est « celle qui apporte la lumière », en kianzi, une des langues parlées en République démocratique du Congo. La périphrase poétique a de quoi faire sourire, tant elle semble éloignée du registre lexical avec lequel la rappeuse s’est fait connaitre du grand public, mi-2016 : récompensé par un Disque d’or et vu plus de 34 millions de fois sur YouTube, son titre PMW est une ode à sa conception assez particulière de la vie. Trois lettres qui sont les initiales des mots « pussy, money, weed », expression déjà mise à l’honneur par le rappeur américain Lil Wayne il y a une dizaine d’années. Sexe, argent, drogue : la couleur est clairement annoncée.

Avec la sortie de l’album Jolie garce, en décembre, Shay a saisi l’occasion pour susciter toujours plus de réactions : encensée, ou incendiée, elle a gagné au moins la certitude de ne pas passer inaperçue et n’a guère de mal à entretenir l’image sulfureuse qu’elle s’est construite. Mieux vaut la controverse qu’une unanimité qui confinerait à la bien-pensance, sans aspérité.

Le rap a besoin de personnages hauts en couleur, il les aime. Surtout éviter le côté lisse de la pop. Il faut que ça gratte, que ça provoque. C’est dans ses gênes. Les héros doivent s’affronter, se clasher, dans un monde supposé réel mais qui s’avère souvent bien caricatural. Manichéen. Sauf que dans cet univers où l’on renverse les codes, il fait bon être le méchant, le dur, celui qui ne craint personne et se fait respecter pour cette seule raison. Sous peine d’être vu comme un faible, et n’avoir donc aucune crédibilité. Insulter, ne pas respecter, chercher à écraser l’autre, voilà de vraies valeurs. Pas de pitié.

Tant que le verbe est agile, qu’importe les paradoxes, les contradictions qui donnent parfois l’impression que les protagonistes déroulent le scénario d’une immense farce. Dans ce domaine, Vanessa Levinsky, alias Shay, a de la ressource. À l’aise avec l’indispensable ego trip, assurant dans XCII (pour 92, en chiffres romains, référence au label 92i qui la soutient) que « la pute qui devait donner naissance à celle qui me détrônera va avorter après-demain », elle sait tout de même reconnaître les qualités techniques de Diam’s, seule rappeuse francophone à s’être imposée. Pour préciser aussitôt qu’elle ne se retrouvait absolument pas dans les propos de l’auteur de La Boulette, afin de se démarquer le plus possible de cette filiation qu’on voudrait lui voir endosser.

Avec son collectif baptisé Jolie Garce Gang, Shay cherche à jouer les porte-parole d’un féminisme qui correspond à certaines jeunes femmes de sa génération. Mais la cohérence peu évidente de son discours donne de ces filles la triste image de potiches formatées lorsqu’elle s’en entoure pour assurer sa promotion médiatique. Pour montrer sa force, il faut aussi cet esprit gangster qui fait partie de l’ADN du rap, que ça sente la vie dans les quartiers durs, avec toutes ces galères.

Bien qu’elle ait commencé à s’engager sur des chemins de traverse à l’adolescence, la rappeuse belgo-congolaise de 26 ans n’a pas vraiment le passé adéquat, elle dont le père informaticien a notamment travaillé à la Commission européenne à Bruxelles et qui est passée par de bonnes écoles.

Un profil sociologique assez semblable, avec ses mythes et ses réalités, à celui de Booba, qui joue le rôle de parrain dans la carrière de Shay. Depuis plus de cinq ans, celui qui fait office de grand méchant loup du rap français lui apporte son soutien grâce à sa structure 92i. L’influence se retrouve autant dans l’attitude, à travers les textes, que dans la façon de se mettre en scène. À croire que, dans ce « rap game » aussi sauvage que l’est parfois la lutte pour le trône, l’imagerie ultra conventionnelle d’un couple artistique régnant dans l’Hexagone sur ce genre musical avait toute sa place !