Contribution : Sur la question du voile à l’école : l’analyse chirurgicale de Masseck Birane Seck

Dakarmidi- CRISES SCOLAIRES : Le port du voile à l’école

Par Masseck Birane Seck

INTRODUCTION
Notre système éducatif repose sur des textes règlementaires qui l’organisent selon le triptyque suivant : l’accès, la gestion et la qualité. Il est rare, voire difficile de trouver des problèmes nouveaux qui n’ont pas encore effleuré l’école. Heureusement que le Sénégal a assez de textes sur lesquels s’appuyer pour trancher les différends ou, tout au moins, dispose d’une jurisprudence qui indique ce qu’il convient de faire dans chaque secteur et dans chaque niveau d’enseignement. C’est sous cet angle que je vais aborder le problème du port du voile dans les établissements publics et privés du Sénégal.
Concernant les textes nous avons des lois, des décrets, des arrêtés et des circulaires produits soit par l’Assemblée Nationale, la Présidence ou le Ministère de l’éducation nationale. Ces textes norment ce qu’ils convient de faire ou de ne pas faire au sein de l’école. A la lumière de ces textes et d’une jurisprudence avérée nous tenterons de répondre aux questions suivantes :
1/Sur la question relative à l’accès à l’école ou au sein d’un établissement que disent les textes ? Autrement dit l’accès est-il fondé sur le mérite à partir de critères académiques ou est-il fondé sur des bases religieuses ethniques ou claniques ?
2/ Sur la question relative à la gestion des élèves à l’école ou au sein d’un établissement que disent les textes ? Existe-t-il un règlement intérieur standard que chaque structure adapte ou chaque établissement doit-il établir son propre règlement intérieur sans se référer ni aux lois ni aux textes règlementaires en vigueur en matière de législation scolaire ?
3/ Sur la question relative à la bonne marche des établissements, en dehors des lois et des textes réglementaires, sur quelle jurisprudence peut-on s’appuyer pour éviter les conflits qui perturbent l’espace scolaire et qui peuvent si on n’y prend pas garde dans le contexte actuel d’embraser notre pays qui est devenu maintenant, au moins en théorie, « immensément » riche avec partout du pétrole, du gaz et d’autres ressources naturelles précieuses ? Ne devons-nous pas faire attention et éviter d’envenimer des dissonances jusque-là assez bien résolues par notre système éducatif et par notre pays ?
4/Quelle est la source véritable de cette menace qui pourrait être une étincelle capable de mettre le feu au Sénégal ; ne sommes-nous pas un petit pays multiethnique, multiconfessionnel, pluraliste et ouvert, où malgré les problèmes il fait bon vivre car les gens au Sénégal sont bons et vivent en parfaite harmonie malgré leurs différences religieuses, confrériques et ethniques. Ce pays n’est-il pas à protéger et à défendre surtout quand tout autour, les foyers de tensions s’embrasent ?

I L’Accès :
Sur la question relative à l’accès dans un établissement, la loi du 16 février 1991 dite loi d’orientation de l’éducation nationale votée à l’Assemblée Nationale et adoptée en sa séance du Mercredi 30 Janvier 1999, puis promulguée par le Président de la République, stipule dans son Article 3 que « l’éducation nationale est placée sous la responsabilité de l’Etat qui garantit aux citoyens le droit à l’éducation par la mise en place d’un système de formation…L’initiative privée, individuelle ou collective, peut, dans les conditions définies par la loi, concourir à l’œuvre d’éducation et de formation ». L’Article 4 stipule que « l’éducation nationale est laïque: elle respecte et garantit à tous les niveaux la liberté de conscience des citoyens… l’éducation nationale, sur la base des principes de laïcité de l’Etat, est favorable aux établissements privés susceptibles de dispenser un enseignement religieux ».
L’article 5 de la loi d’orientation stipule clairement que : « l’éducation nationale reconnait à tout être humain le droit de recevoir l’instruction et la formation correspondant à ses aptitudes, sans discrimination de sexe, d’origine sociale ou de race, d’ethnie, de religion ou de nationalité ».
Si on se fonde sur cette loi, on voit qu’aucune école, aucun établissement public ou privé, laïc ou confessionnel, d’obédience ou d’orientation chrétienne ou musulmane n’a le droit de refuser l’accès sur la base de considérations religieuses ethniques ou autres. L’accès dans nos écoles est fondé uniquement sur le droit ou le mérite et les comportements corrects que chaque apprenant doit avoir au sein de tout établissement.
-Notons bien que parmi les tenues décentes et correctes listées dans les règlements intérieurs de nos écoles, il y a le port du voile qui, me semble-t-il, n’a jamais été interdit par aucun texte du Ministère de l’éducation nationale.
Même si dans le passé, quelques rares structures ont eu à l’interdire, cela a été relativement très marginal dans l’ensemble jusqu’à cette situation qui défraie la chronique, ce qu’il est convenu d’appeler l’affaire du voile aux Cours privés Sainte Jeanne d’Arc. Pourquoi une tenue correcte comme le port du voile devrait –elle aujourd’hui être interdite dans une école catholique ? D’abord la religion chrétienne n’est pas contre le voile. Ensuite au Sénégal la loi ne s’oppose pas au port du voile par les élèves. C’est une tenue correcte. Aucun établissement n’a le droit de refuser « l’accès » à cause du voile. Maintenant une fois l’accès accepté, est ce que la jeune fille a le droit de refuser de faire l’éducation physique sans un certificat médical qui l’atteste ? Non, elle est tenue de faire cette discipline si sa santé le lui permet. Pour l’éducation physique, elle peut mettre d’abord son blouson ou son « body » et après mettre au-dessus la tenue de sport tout en gardant son voile si cela ne la gêne pas pour exécuter les exercices.
– Est-ce que la jeune fille a le droit de refuser de s’asseoir sur le même table-banc qu’un garçon ? Non, si c’est une école mixte, elle pourrait bien se trouver dans l’obligation de s’asseoir à côté d’un garçon si le ratio filles/Garçons dans la classe commande la circonstance.
Le ministère a toujours cherché à normer et à encadrer les conduites et les comportements des apprenants. Si un élève ne respecte pas le règlement intérieur, il est apostrophé par l’administration de l’école qui va tout faire pour le ramener vers les conduites correctes par des méthodes douces et persuasives d’abord et il y’a toute une panoplie de démarches procédurales pour éduquer les apprenants. Si malgré les remontrances l’enfant persiste, il est alors traduit devant le conseil de discipline qui prend des sanctions qui vont de l’avertissement à l’exclusion définitive en passant par l’exclusion temporaire. Si dans une école confessionnelle (catholique ou musulmane), un élève après l’accès fondé sur le droit et le mérite à partir des performances exclusivement académiques de l’apprenant, refuse par la suite de s’assoir par exemple avec un autre élève de sexe diffèrent, cet élève n’a plus sa place dans cette école et doit aller s’inscrire dans une école conforme à sa vision. L’offre éducative est vaste dans notre pays.
Si un établissement ne vous convient pas alors allez dans un autre conforme à votre culture et à vos principes. On ne peut pas vouloir la qualité qui se trouve dans une structure et fouler aux pieds les conduites ponctuelles et partielles qui vous permettent d’atteindre vos objectifs. Il y a, en toute chose, un minimum de contraintes.
Tout élève a le droit aussi le droit de prier dans l’établissement qu’il fréquente, qu’il soit musulman ou chrétien. Tous les élèves ont les mêmes droits et les mêmes devoirs. Voilà ce que dit en substance la loi et « dura lex, sed lex ».

II LA GESTION PEDAGOGIQUE DES ELEVES :
Maintenant examinons la question de la gestion pédagogique des apprenants une fois admis à l’école, au sein d’un établissement. Y’a-t-il un règlement intérieur standard qui règlemente le comportement et les attitudes de chaque apprenant ? Oui, il y’ a beaucoup de textes relatifs à la conduite des apprenants, à leur comportement dans l’école. On peut indiquer les textes règlementaires suivants :
Circulaire 8224/MEN du 1/9/84 organisant le fonctionnement des foyers socio-éducatifs
Circulaire 3564/MEN du 24/4/86 sur l’admission des élèves mariées ou enceintes
Circulaire 4094/MEN du 18/9/96 réglementant les cours de vacances dans les établissements
Circulaire 6973/MEN du 7/10/92 supprimant le recasement dans les lycées et collèges
Circulaire 3237/MEN du 6/6/90 sur les modalités de transferts d’élèves
Circulaire 2514/MEN du 18/6/96 sur les noyades d’élèves au cours d’excursions
Circulaire 4595/MEN du 17/10/96 sur les bourses et aides scolaires
Circulaire 4024/MEN du 11/6/92 sur les conditions d’orientation en classe de seconde.
Circulaire n° 2911ME/IGEN du 5/6/2002 sur la journée continue dans les Lycées et CEM etc.
Il y’a donc beaucoup de textes qui règlementent la vie dans l’espace scolaire. Je vais m’appuyer sur le « Guide des chefs d’établissement » qui fait partie des documents réglementaires produits par le Ministère de l’éducation nationale pour rappeler quelques règles et démarches relatives à la gestion pédagogique des élèves dans l’établissement. Ce guide édicte un certain nombre de règles. Pour un bon fonctionnement de l’établissement, il est nécessaire de mettre en place un règlement intérieur et de le communiquer aux élèves. Le respect du règlement intérieur ainsi que l’implication de l’élève quant aux activités socio-éducatives et culturelles menées au sein de l’établissement, ont pour finalité de contribuer à développer chez lui : le goût de l’effort, le sens de l’intérêt général, la responsabilité, la discipline, la correction (tenue correcte et décente), la politesse, le respect du bien public et d’autrui.

Le règlement intérieur reste également vigilant sur certains aspects:
-les grossesses d’élèves (circulaire 003564/MEN/SG/DEMSG du 24/4/86), la dépigmentation artificielle ou (khéssal, interdit depuis 1972 par décret), le port de tenues indécentes (Check down, Dreadlocks, minijupes, rouge à lèvres etc. Pour la jeune fille la robe ou la jupe doit dépasser les genoux et la chemise et/ou le corsage doivent être boutonnés. Concernant la coiffure, on peut citer comme coiffure correcte : les mèches courtes, le foulard, le mouchoir de tête, le bandana, le voile non intégral c’est dire que le visage doit rester visible etc.)
-l’encadrement des élèves en difficultés (cas sociaux, handicapés, difficultés d’adaptation) pour éviter que ne se développe chez ces jeunes un sentiment d’exclusion ;
-l’approche genre pour permettre aux jeunes filles de s’épanouir dans l’environnement scolaire (toilettes séparées…) ;
-l’attention plus soutenue vis à vis des élèves ayant un dossier médical (ne pas hésiter à faire appel à l’Inspection médicale des Ecoles) ;
-La gestion des activités d’animation des élèves au niveau des différents clubs et du foyer socio-éducatif ou du gouvernement scolaire, doit faire l’objet d’une grande attention.
-On voit donc qu’il y a parfois un écart entre les lois et nos valeurs. Il y a un écart entre notre vécu existentiel au quotidien et les textes qui tentent de structurer nos conduites et nos comportements.
-Toutes les écoles qui ont une orientation confessionnelles sont-elles prêtes pour le respect strict des lois ? Oui. Et heureusement. Et mieux, nos écoles ne prennent pas seulement en repérage les lois. A côté des lois et des textes règlementaires, il y’a la jurisprudence, le dialogue islamo-chrétien, la tolérance, les bonnes manières et le vouloir vivre ensemble. En effet en attendant la maturation totale et parfaite de notre société multiethnique et multiconfessionnelle, tenons compte donc de la fragilité des équilibres sur lesquels reposent notre société et notre système éducatif. Nous devons toujours par-delà les lois et les règlements, développer sur la bases des valeurs et des vertus cardinales, les synergies nécessaires pour avancer vers l’entente, la cohésion sociale et la paix sans laquelle nos jeunes nations en construction ne sauraient prospérer. Finalement pour dépasser cette question du voile qu’une main invisible et même peut être fort bien inconnue par les acteurs concernés, semble de loin agiter comme une sorte d’étincelle pour un grand brasier, eh bien, sachons tous raison garder. Le Sénégal est un petit pays qui s’apprête à devenir immensément riche. Il ne faudrait pas qu’on nous le brûle. Eteignons les foyers de tension. Allons vers des solutions plus apaisées. Respectons les lois car sans lois universelles et impersonnelles, il n’y a pas de république digne de ce nom. Mais cette fermeté sur les lois et les principes ne peut pas nous empêcher d’être souples et flexibles. Les écoles confessionnelles doivent se fonder uniquement sur les critères relatifs au mérite et à l’excellence pour admettre les apprenants. En ce qui concerne la gestion pédagogique des apprenants, les normes standards du « Guide du Chef d’établissement » et d’autres arrêtés peuvent servir de viatique en attendant qu’on rédige des textes plus pertinents. On pourrait y ajouter comme tenues incorrectes : le «Check down » et les «Dreadlocks » que certains garçons affectionnent, sans oublier l’usage du tabac et des drogues etc. Pour ce qui est des tenues, chaque école peut dans sa communauté en rapport avec les parents d’élèves choisir un modèle, mais au moins retenir que pour les garçons, les culottes doivent atteindre au moins le haut du genou et le pantalon doit atteindre la cheville. Pour les filles retenir que la robe ou la jupe doit au moins être en deçà du genou et les chemises ou corsages doivent être fermés sauf peut-être le dernier bouton du col etc.

CONCLUSION
Pour conclure, disons que beaucoup d’idées aussi pertinentes les unes que les autres ont été émises sur cette question depuis que le problème s’est posé. Aucune thèse y compris la mienne ne saurait à elle seule résoudre le problème. Toutes ces thèses devraient être versées dans la corbeille des autorités du Ministère de l’éducation nationale. Ces dernières ainsi que les personnalités chargées du dialogue social pourront mettre en place un ou plusieurs cadres juridiques, organisationnels et inclusifs sur la base des principes de bonne gouvernance pour avancer vers l’écriture et l’adoption par toutes les parties prenantes d’un règlement intérieur standard plus consensuel valable pour toutes les écoles du Sénégal. Déjà dans les conclusions des assises de l’éducation il y’avait des recommandations relatives à l’intégration de l’éducation religieuse dans les curricula et selon les confessions en promouvant les valeurs évangéliques : (foi, charité et espérance). Il est aussi question d’octroyer à l’enseignement arabo-islamique des moyens conséquents et de reconnaître les « Daara » comme étant des structures éducatives aptes à former des citoyens capables de participer au développement du pays. Ce problème du voile n’est pas le seul problème de notre système éducatif. Nous devons régler la question du quantum horaire, la question des effectifs pléthoriques, la question des abris provisoires, la question de la qualité et la gestion du système éducatif sans oublier le statut de l’enseignant et la professionnalisation intégrale, etc. Le pacte républicain des assises de l’éducation prône la recherche permanente d’un climat social apaisé et le refus de recourir à la violence pour le règlement de nos différends. Avançons vers la concertation et la communication comme modalités de prévention et de résolution des conflits et des crises et nous construirons un excellent système éducatif dans un Sénégal réconcilié avec tous ses fils.

MASSECK BIRANE SECK
Professeur de Philosophie et de Leadership a Gestu Middle School
Inspecteur de l’Enseignement moyen secondaire
Ancien DC/ CT1/MEN, Pdt /M.T.A « Mobilisons-nous tous pour avancer »

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