Cameroun-présidentielle: Des perdants qui ont beaucoup gagné

Dakarmidi – Avec la publication des résultats définitifs, la page de la présidentielle du 7 octobre dernier au Cameroun semble déjà tournée depuis la mi-journée de ce lundi 22 octobre. Et d’après les résultats rendus publics par le Conseil constitutionnel, c’est Paul Biya qui a remporté l‘élection présidentielle ce combat avec 71,28 % des suffrages.

Mais, une victoire acquise face à des candidats qui ont fait preuve d’une certaine détermination et opiniâtreté. Notamment Maurice Kamto (64 ans), “Le tireur de penalty” qui se disait sûr de marquer ce penalty. « Mon pied ne tremblera pas », rassurait-il. Malheureusement, Kamto semble avoir tiré à côté puisqu’au finish, il est deuxième avec 14,23% des voix.

Au-delà de cette défaite le président-fondateur du Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC) vient de se frayer une place de choix dans l’univers politique camerounais en devenant de facto le chef de file de l’opposition et en déclassant l’historique Front social-démocrate (SDF) de John Fru Ndi.

Et en feuilletant l’histoire électorale du Cameroun, la postérité pourra remarquer que c’est le candidat qui semble avoir mis en difficulté le Conseil constitutionnel. Lequel examinait pour la première fois depuis sa création en 1996 et sa mise en place en février dernier, des litiges électoraux.

Un jeune et un doyen décomplexés et intrépides

Juriste de carrière, Kamto qui s‘était déclaré vainqueur, s’est entouré d’un collège d’avocats aussi bien méticuleux que déterminés. À l’image de Michelle Ndoki et d’Alain Fogue. Eux qui, lors de l’examen du contentieux électoral, ont montré certaines « irrégularités » du Conseil constitutionnel. Le cas des 32 procès-verbaux qui « manquaient de signatures des membres siégeant en commissions départementales ».

Bien que toutes les requêtes aient été rejetées, aux yeux de certains observateurs, cette affaire de procès-verbaux combinée aux autres « dysfonctionnements » semble avoir donné raison à Maurice Kamto et ses avocats ainsi qu‘à d’autres candidats qui en appelaient l’annulation partielle ou totale de ce scrutin.

« Si les photocopies sont conformes aux originaux des 32 procès-verbaux, alors, Me Michelle Ndoki aura raison et l’argument de l’annulation de l’élection serait fondé pour PV non-fiables parce que présentant des pages statistiques non signées », suppose Tchakounte Kemayou, doctorant en sociologie politique à l’université de Douala, auteur d’un article « Paul Biya a-t-il  gagné grâce aux  ’‘faux’‘ procès-verbaux ? ».

Mais, pas seulement Maurice. À 38 ans, Cabral Libii n’a pas tenu compte de son âge pour se frotter avec les « seniors » de la politique camerounaise sur le chemin qui mène au Palais présidentiel d’Etoudi. Et dans pareille circonstance, chaque candidat a son style.

Futurs acteurs incontournables ?

Ce qu’on pourrait appeler méthode « libriste » réside sans doute dans le contenu et la forme de son discours. À travers le slogan « Un Cameroun qui libère et protège les énergies », Cabral Libii a défendu pendant la campagne un programme de 11 points quasiment à la mesure d’une jeunesse en mal d’expression à cause de multiples pesanteurs. « Je donnerai toute mon énergie à convaincre mes compatriotes que je peux leur offrir et avec leur appui, un pays qui les protège et qui libère les énergies », déclarait-il.

Libii, c’est aussi ce jeune politicien qui a su se créer des socles presque solides : le parti Union nationale pour l’intégration vers la solidarité (UNIVERS) et le mouvement « 11 millions de citoyens ».

Conscient des difficultés à accéder à des médias classiques, il a su utiliser les réseaux sociaux pour conquérir le cœur de plusieurs jeunes camerounais. Au point que des observateurs n’ont pas hésité à le surnommer « Macron camerounais », allusion faite à l’actuel président français qui a causé un bouleversement significatif et radical dans le microcosme politique de son pays en 2017. Ce, après avoir fait rêver toute une jeunesse française visiblement lassée de la politique telle qu’elle a toujours été faite sous la Vè république.

Selon Africanews, grâce à son charisme, les instructions du journaliste et juriste ne pouvaient que passer comme lettre à la poste. En témoigne la levée des 30 millions de francs CFA (près de 45 000 euros) de caution, exigés par Elections Cameroon (ELECAM), la commission électorale du pays, à tout candidat à une élection présidentielle. Une initiative tellement rare si bien que des observateurs l’ont qualifiée d’originale.

S’ils peuvent s’en vouloir d’avoir perdu la présidentielle, Cabral Libii et Maurice Kamto peuvent se féliciter néanmoins d’avoir gagné ce dont tous les politiciens rêvent par-dessus tout : la notoriété. Et même une certaine crédibilité. Au point de devenir des acteurs incontournables de l’opposition. Voire de la classe politique camerounaise, tout entière.

Et c’est l’avis de plusieurs observateurs. « Les Camerounais redécouvrent leur propre richesse politique, intellectuelle et humaine. C’est une vraie bouffée d’oxygène pour un peuple meurtri par la crise économique et l’impuissance de la puissance au pouvoir », estime Fred Eboko, chercheur à l’Institut de recherche et développement (IRD).

La rédaction