BRUNO DIATTA : LE DÉCLIN D’UN MYTHE

Dakarmidi – Il est des sociétés et des époques dont la trame est tissée avec des figures humaines exceptionnelles. Et Monsieur Bruno Diatta est de la trempe de ces figures pour qui la vie est un renoncement aux clin-clans et un don absolu à un idéal. Le choix est pénible. En sa qualité de Chef de protocole à la Présidence de la République du Sénégal, M. Bruno Diatta a servi dignement au nom de ce bonheur qu’entretient la jonction entre la passion et l’exercice. Les figures qui s’imposent y parviennent à force de ténacité et de jovialité épurée. Nous vivrons avec cette présence invisible comme ces figures tutélaires qui guident la marche des grands peuples.

Nous avons délibérément choisi le terme déclin pour parler de cette funeste nouvelle qui montre que le Sénégal tient toujours à ses hommes et femmes exemplaires. Ce terme est un processus de revers -pas forcément au sens négatif- qui indique que l’apogée est atteinte. Telle est la loi qui frappe tous ceux qui parviennent à la plénitude de leur être. Le phénix a des déclinaisons humaines.

Il est rare de voir, sous nos cieux tropicaux, quelqu’un pour ravir la draguée à M. Bruno Diatta en termes de constance dans la serviabilité depuis notre accession à la souveraineté internationale. Cela fît de lui un mythe, au sens Yasmina Khadra emploie ce terme.
De Georges Dumézil à Paul Ricœur, en passant par Mircea Eliade, Claude Lévi-Strauss et Marcel Griaule, le mythe est loin d’être l’expression d’une fantaisie des peuples pour se donner bonne conscience face aux aléas d’une existence fade et souvent rude. Et Dumézil de noter : « un peuple qui n’aurait pas de mythes serait déjà mort ».

La croyance que fondèrent nos récits d’adolescents a fait de M. Bruno Diatta un homme d’exception au service de la patrie. Il était, disions-nous, capable de voir au-delà de la limite humaine. Ainsi, il protégea nos différents chefs d’État contre toutes formes d’attaque -physique comme mystique- rédhibitoires à l’occupation de la fonction suprême dans la cité des hommes.

Avec lui, ce fut une constance sur une ligne directrice. D’autres figures ont émergé bien après lui, mais leurs trajectoires respectives ont épousé les contours du crépitement d’un feu de pailles. Quoi de plus normal, si nous savons que le drame de tout colosse est d’avoir des pieds d’argile ! Beaucoup de grandeurs se sont forgées avec des limites humaines. Et Elgas de me souper le souffle de l’indignation : « l’irruption régulière des personnages fantasques, qui deviennent vite des idoles, est un symbole national du déficit d’exemplarité au sommet, et de la défaite du mérite. ».

Du charpentier le plus habile au président de la République le plus dévoué, la nation a le devoir de tirer de ses rangs des hommes et femmes qui brûlent dans l’acte de la servir. La serviabilité est ce qui donne caution à l’émergence. Sans elle, c’est du surplace.
Le Sénégal a tenu avec M. Bruno Diatta. Sa carrure d’homme d’État est perceptible jusque dans ce silence légendaire qui moula son visage éclairci d’une divine luminosité. Avec l’âge. M. Bruno Diatta fut dans le secret des Princes et Rois pour finalement demeurer le Serviteur du Président.

Il a été à l’école de l’humain. De Léopold Sédar Senghor, le prolixe à Macky Sall, le robuste en passant par Abdou Diouf, le mécanique et Abdoulaye Wade, le rusé, M. Bruno Diatta fut en contact permanent avec la complexité humaine. Des uns, il apporta sa science, des autres, il fut plus que chef de protocole. Comme Achille, dans le récit homérique, il a renoncé au repos et au cadre paisible d’une vie de famille au milieu des siens. Décidément, l’appel de la fibre patriotique est plus fort que tout. Puisse ma génération s’en inspirer !
Il aurait mérité voir, de son vivant, son nom accroché, en lettres dorées, au fronton de l’Ecole Nationale d’Administration. Hélas que chez nous, les hommes ne sont élevés au rang qui est le leur qu’après leur décès !

Incontestablement aguerri, foncièrement lucide, humainement sympathique même vu au loin, fondamentalement dépouillé de tout artifice, M. Bruno Diatta est de ceux qu’on aime sans avoir besoin de le clamer. Cette jouissance intérieure que sa contemplation suscite est ce qui inscrit sa stature de mortel au visage poli sur les allées de l’immortalité.
L’ultime leçon que Bruno Diatta nous aura livrée est de comprendre, comme Chateaubriand, que « L’homme résiste moins aux orages que les monuments élevés par ses mains. ». Ce fut une chance que ceux qui voulaient l’entendre soient servis de silence. Quelle prouesse au milieu de ceux qui semblent recevoir la loquacité comme don de la Providence ! Le génie de M. Bruno Diatta est dans cette belle combinaison de plaire sans être exhibitionniste. Il y a peu d’hommes qui, à la proportionnelle, font des gains pareils. Nous avons aimé l’homme total.

La nation toute entière devra s’incliner devant le cercueil qui conduira M. Bruno Diatta dans cette sphère au séjour bienheureux. En terre casamançaise, nous pouvons dire qu’il est allé servir le reste.
En ce vendredi 21 septembre, la nation doit, dans un acte qui n’eût point de précédent, présenter à elle-même les condoléances les plus attristées et prier pour l’âme de celui qui aurait servi, plus que quiconque, notre cher Sénégal.
En terrien, c’est avec les genoux fixés sur le sol que j’élève ma prière pour le repos de ce brave devenu l’existant-d’intelligence-privé-de-vie.

Ibou Dramé SYLLA
Membre des Forces démocratiques du Sénégal
Auteur des Merveilles de Ndao Jaaloo
E-mail : xadkor@gmail.com