Monsieur Yoro Dia, ne vous y trompez pas, Trump restera «trump» : un «whip» (1) et un «buveur de thé» du samedi soir (2)… !

Dakarmidi – Dans une brillante contribution au journal Le Quotidien en date du 16 novembre 2016 intitulée : «Trump est soluble dans l’Amérique», vous revenez sur votre cours magistral aux élèves de l’Iam sur la Constitution américaine en martelant avec force que «malgré ses extravagances, Trump sera soluble dans  le système démocratique américain» parce que pour vous le texte fondamental qui lui donne naissance est le «meilleur texte politique fait par des hommes depuis les Codes d’Hammourabi établis plus de mille cinq cents ans avant JC»!
Je n’ai pas la prétention d’être un politologue comme vous, mais vous me permettrez, après avoir salué votre connaissance profonde de l’histoire américaine, de ses institutions, et de ses traditions politiques, de ne pas partager certains raccourcis faciles que vous prenez et quelques conclusions hâtives qui ne résistent pas à une analyse objective !

Je vais d’abord emprunter une citation d’un grand dramaturge et poète français du XVIIe siècle qui disait : «Pour grands que soient les rois, ils sont ce que nous sommes ; ils peuvent se tromper comme les autres hommes.» Pour dire que la Constitution américaine quel que soit le génie de ses concepteurs est aussi une œuvre humaine, donc perfectible !
Il y a aussi  qu’entre le Code d’Hammourabi ou Loi du Talion (1750 av JC ) et le texte des Pères fondateurs (1780)  il y a eu celui que Lamartine, jésuite, diplomate, homme politique et écrivain né en 1790, trois ans après la Convention de Philadelphie (1787) et disparut en 1869, soit soixante-dix-huit ans plus tard,  célébrait en ces termes :  «Si la grandeur du dessein, la petitesse des moyens, l’immensité du résultat sont les trois mesures du génie de l’homme, qui osera comparer humainement un grand homme de l’histoire moderne à Mahomet. Les plus fameux n’ont remué que des armes, des lois, des empires ; ils n’ont fondé (quand ils ont fondé quelque chose) que des puissances matérielles écroulées souvent avant eux. Celui-là a remué des armées, des législations, des empires, des Peuples, des dynasties, des millions d’hommes sur un tiers du globe habité ; mais il a remué de plus des autels, des dieux, des religions, des idées, des croyances, des âmes ; il a fondé, sur un livre dont chaque lettre est devenue loi…» Quel meilleur témoin de l’Histoire que cet homme !
Vous sautez aussi allègrement la Charte du Manden dite Charte du Mandé, cette déclaration solennellement proclamée le jour de l’intronisation de Soundjata Keïta comme empereur du Mali à la fin de l’année 1222, transmise par la tradition orale et qui posa en principe le respect de la vie humaine, la liberté individuelle et la solidarité, «affirme l’opposition totale à l’esclavage qui était devenu courant en Afrique de l’Ouest et dont l’abolition  fut une œuvre maîtresse de Soundjata Keïta et de l’Empire du Mali. Cette charte peut être considérée comme une des premières déclarations des Droits de l’Homme» et au XIIIème siècle s’il vous plaît !
Vous oubliez aussi la «Magna Carta» dont l’influence peut se remarquer dans la Constitution des Etats-Unis et la Déclaration universelle des droits de l’Homme, ce qui en fait peut-être le «document juridique le plus important dans l’histoire de la démocratie moderne, qui a marqué surtout le passage d’un Etat simple absolu, à celui d’un Etat de droit, du fait de la limitation du pouvoir royal qu’il pose». En faisant fi de ces textes de génie et en voulant trop porter au pinacle la Constitution américaine, vous ne faites pas avantage à l’esprit critique et à la curiosité de vos étudiants !
Pour revenir à la «sublime Constitution américaine», qui n’est qu’une œuvre humaine donc perfectible, je voudrais rappeler qu’elle a  montré ses premières limites quatre-vingt-sept ans après son acceptation («Four scores and seven years»  comme disait Lincoln) avec la Guerre de Sécession qui a failli mettre un terme a la première expérience d’un «gouvernement du Peuple, par le Peuple et pour le Peuple» !
Avant cela, en 1824, les soubresauts que nous connaissons aujourd’hui sur le mode de scrutin vont se faire jour avec d’abord l’élection de John Quincy Adams, fils du 2ème Président John Adams, élu par la Chambre des Représentants alors qu’il ne disposait ni de la majorité au suffrage universel ni de la majorité des «grands électeurs» ! D’ailleurs cette dichotomie entre le vote des «grands électeurs» et le suffrage du Peuple connaîtra son point d’orgue deux siècles plus tard, avec l’élection de Bush-fils (un autre fils d’ancien Président) face à Al Gore et aujourd’hui de manière encore plus flagrante avec Donald Trump face à Hillary Clinton !
Si le système «des grands électeurs» s’expliquait par la tradition politique américaine et aussi par les distances à parcourir pour couvrir les Etats et se faire connaître des électeurs au temps de Quincy Adam, cette contrainte n’existe plus aujourd’hui, les candidats pouvant faire plusieurs fois le tour des 50 Etats pendant la campagne pour l’investiture et ensuite pendant la campagne électorale pour la Maison Blanche servie par des moyens de communication hors du commun, faisant de facto du maintien de ce système électoral une incongruité et un non-respect du choix des électeurs !
Une autre faiblesse de la Constitution américaine concerne le «Deuxième Amendement» qui  confère à l’Amérique le record  d’homicides par ar­mes à feu  avec 300 millions d’armes et 30 000 victimes par an selon les statistiques, en faisant du port d’armes et de sa vente libre un droit constitutionnel, alors que la tendance à l’échelle mondiale est au contrôle de la prolifération des armes qui pose un véritable problème de sécurité humaine !
Ainsi rien que sur ces deux points, la Constitution Améri­caine, «ce miracle, inspiré de l’héritage de la Rome antique et du siècle des lumières», montre des signes d’essoufflement comme jadis avec la limitation des mandats ! Le génie américain réside moins dans la sublimation du texte fondateur que dans le pragmatisme américain qui, à chaque moment, a su corriger les imperfections de la Constitution pour l’adapter aux  exigences de l’évolution historique de la Nation ! Mais aujourd’hui le mode de scrutin et le port d’armes semblent résister à toute velléité de modification et demain n’est pas la veille avec l’élection de Donald Trump !
Concernant Donald Trump plus précisément, Professeur, vous faites preuve d’un optimisme béat, mais je vous demande de vous réveiller, car aux Etats-Unis il n’y a pas, comme en Afrique, un discours à la consommation électorale et un discours présidentiel ! Trump se donnera les moyens de faire ce qu’il a promis à ses électeurs comme Bush avec le concept de «Guerre préventive» qui continue d’empoisonner le monde et Obama avec le retrait américain d’Irak, la fermeture de Guata­namo, le dialogue avec Cuba et l’ «Obama care» qui lui ont valu un deuxième mandat malgré la féroce bataille avec le Congrès !
Seuls les Africains, à mon humble avis, s’y «trumpent» (sic) mais les Européens sont déjà en ordre de bataille, conscients de la volonté de Trump d’écraser la «vieille Europe» (concept cher à l’Administration Bush Jr) par la montée en puissance des partis extré­mis­tes (Allemagne, France, Italie, Espagne) sans qu’il n’ait besoin d’y toucher. Rien que par le discours raciste sur l’immigration, ensuite par le rapprochement avec la Russie et Israël et la remise en cause des accords sur le nucléaire iranien, comme le réclame son alter ego au Proche-Orient le Premier ministre Netanyahu, et des acquis de la Cop 21 sur le climat ! L’Asie aussi se prépare à la confrontation autour de la Chine !
Trump met déjà en place une équipe ultra conservatrice pour mettre en œuvre sa politique et déjà aux Etats-Unis, les heurts racistes entre blancs et noirs, les slogans contre les Juifs et les Mexicains, le réveille du Ku Klux Klan et des tenants de la suprématie de la race blanche commencent à saper les avancées significatives engrangées depuis «la marche pour droits civiques» ou  un très grand Président, Kennedy  en l’occurrence, a rencontré un très grand homme, Martin L. King,  pour ouvrir de «nouvelles frontières» !
Ainsi, il faudra contre Trump, une résistance intérieure de la magnitude de la «marche pour les droits civiques» avec des leaders engagés (blancs, noirs, hispaniques) et non les institutions aussi «sublimes» soit elles,  pour l’arrêter, le faire reculer sur certains points et le «rendre soluble dans les institutions américaines» ou bien empoisonner sa Présidence par la documentation des innombrables plaintes pour harassement sexuel. Mais là aussi, Trump peut toujours négocier le retrait de ces plaintes en acceptant de transiger ! Il ne reste alors plus aux Démocrates qu’à se mettre en ordre de bataille pour le «mid-term elections» en vue de reconquérir le Congrès et mettre Trump sur la défensive !
Peut-être aussi qu’en définitive, l’ère Trump préfigure-t-elle déjà  de l’Amérique de Em­ma­nuel Todd et que le nouveau locataire de la Maison Blanche, qui détient le pouvoir financier et politique, serait  le «Gor­bachev» d’une Amérique en perte d’influence !
Mais prions pour que votre prophétie soit la bonne, au grand bonheur d’un monde déjà meurtri par les conflits et la faim, qui ferait l’économie de confrontations  sans issue pour l’hégémonie !

Colonel (er) Mamadou ADJE
Ancien directeur de la Réglementation touristique
Facilitateur au Centre Kofi Annan du Wadpi (Ghana)
Civil affairs expert
Civil military operation specialist
Defense information officer
makoumba4@yahoo.fr

Le titre :
«Whip» en référence à la cravache du Joker  ainsi qu’à celui qui est chargé de la discipline du parti dans la tradition politique anglo-saxonne
«Le The» en référence au mouvement du «The Party» qui  est un mouvement politique hétéroclite aux Etats-Unis, contestataire, qui s’oppose à l’Etat fédéral et ses impôts réclamant une restauration de l’esprit fondateur du pays, le «Tea Party» emprunte à ce titre l’imagerie de la guerre d’indépendance et son nom fait référence au «Tea Party de Boston», un événement historique qui a marqué les débuts de la Révolution américaine contre la monarchie britannique au XVIIIe siècle.