L’université sénégalaise est au bord de l’implosion. Ce n’est plus une alerte, c’est un constat. Et désormais, ce constat porte un nom, un visage, une vie fauchée. Un étudiant est mort, tué lors d’une intervention des forces de l’ordre sur un campus universitaire. Ce drame n’est ni un accident, ni une fatalité. Il est le résultat direct d’un silence d’État, d’un mépris institutionnalisé et d’une gouvernance par l’inaction.
Année après année, crise après crise, les mêmes promesses sont faites, les mêmes erreurs sont répétées et les mêmes victimes sont sacrifiées : les étudiants. Aujourd’hui, une ligne rouge a été franchie. Quand l’université devient un espace où l’on peut perdre la vie pour avoir revendiqué ses droits, c’est toute la République qui vacille.
En tant que citoyenne engagée et coordinatrice du Collectif Rappel à l’Ordre, je refuse le silence complice. J’accuse l’État et le gouvernement de porter une responsabilité politique et morale dans cette tragédie. Leur mutisme face aux revendications légitimes, leur incapacité à anticiper et à dialoguer, leur choix récurrent de la force au lieu de l’écoute ont créé les conditions de ce drame. Voilà le résultat.
Retards de bourses, rappels impayés, conditions de vie indignes, universités saturées, absence totale de dialogue : la précarité étudiante est devenue une norme, presque une méthode de gouvernance. L’étudiant sénégalais est abandonné, méprisé, instrumentalisé. Et lorsque la colère éclate, on répond par les matraques et les balles, au lieu de réponses politiques.
Je m’adresse directement au Président de la République et à son gouvernement : vous n’avez plus le droit de vous taire. Assez de discours creux, assez de commissions sans lendemain, assez de gestion improvisée des crises universitaires. Nous rejetons fermement ce mythe cynique, inhumain et criminel selon lequel chaque régime devrait fatalement compter un mort d’étudiant avant de réagir. La vie d’un étudiant n’est pas un tribut politique. Vous n’avez aucune excuse.
Vous êtes les produits de l’université sénégalaise. Vous savez ce qu’elle représente. Vous savez ce que signifie une bourse pour un étudiant issu d’un milieu modeste. La bourse n’est pas une faveur, c’est un droit. Les rappels ne sont pas un luxe : ils font vivre des familles entières, soutiennent des parents paysans, financent des soins, des loyers, des repas. Nous qui avons été étudiants, nous savons que cet argent fait parfois la différence entre la survie et l’effondrement.
À force d’humilier la jeunesse, vous fabriquez de la colère. À force de mépriser les revendications légitimes, vous créez les conditions de la confrontation. Et quand l’État choisit la répression plutôt que le dialogue, il porte une lourde responsabilité dans les dérapages et les pertes en vies humaines. Quand l’université brûle, ce n’est pas seulement l’étudiant qui souffre : c’est l’avenir du Sénégal qui est pris en otage.
J’interpelle avec gravité les forces vives de la nation : organisations de la société civile, syndicats, leaders religieux, chefs coutumiers, intellectuels, médiateurs sociaux. Votre silence face à la mort d’un étudiant est une faillite morale. L’histoire ne pardonne pas à ceux qui se taisent quand l’injustice tue. Sortez de votre neutralité de façade. Rappelez à l’ordre les autorités. Rappelez aussi à l’ordre les étudiants, car la violence ne doit jamais être une réponse, même face à l’injustice la plus brutale.
Le Sénégal ne peut pas prétendre au développement en piétinant son université. Un pays qui laisse mourir ses étudiants prépare son propre échec. Il est temps de rompre avec la gestion répressive, méprisante et court-termiste des crises universitaires. Il faut un dialogue réel, des décisions courageuses et des actes immédiats.
La situation est explosive. Chaque jour d’inaction est une prise de risque supplémentaire. La responsabilité est collective, mais le pouvoir d’agir est entre les mains de l’État. Qu’il l’assume enfin.
L’université sénégalaise mérite le respect.
Les étudiants méritent la dignité.
Le Sénégal mérite mieux.
L’heure est grave. Un étudiant est mort. Que sa mort ne soit pas vaine.
Le sursaut national n’est plus une option, c’est une obligation.
Un pouvoir qui n’écoute pas sa jeunesse prépare sa propre faillite morale.
Antigone Diop
Coordinatrice du Collectif Rappel à l’Ordre
